Petite maman, Halim, Dargaud

Attention, chers lecteurs, il va falloir vous accrocher. Halim vous propose une plongée dans l’enfance en souffrance, dans la parentalité défaillante et il ne vous épargnera rien.
Dit comme ça, vous hésitez peut-être déjà à poursuivre votre lecture. C’est normal. Moi-même, j’ai eu beaucoup de difficultés à terminer ma relecture de l’oeuvre, pour écrire cet article. Mais Petite maman est un ouvrage indispensable, puissant, qui vous cogne aux tripes. Il serait vraiment dommageable de passer à côté.

Petite maman: comprendre les mécanismes de la maltraitance parentale

Brenda est née alors que sa mère avait quinze ans, sans père, celui-ci ayant refusé d’assumer sa fille. Être adolescente et mère n’a rien de facile. Il faut devenir responsable tout de suite, alors que l’on n’est pas soi-même autonome. La mère de Brenda ne réussira pas à devenir une mère. Violences physiques et psychologiques vont devenir le quotidien de Brenda, qui essayera en réaction de devenir une « petite mère » pour sa maman dépassée. Mais à un moment donné, il faut faire face au passé, pour avancer dans la vie.

Quand la vérité vous assome

Il va y avoir beaucoup de choses à décrypter, dans cet album. Il est d’une densité incroyable, à tel point qu’on a le sentiment de lire une oeuvre écrite par un travailleur social. Journaliste, Halim a visiblement réalisé un travail de documentation assez exemplaire. Qu’il parvient en plus à retranscrire avec une force et une vérité incroyable. Pour un deuxième album, c’est tout simplement bluffant.

Devenir parent n’est pas un acte anodin

Démarrons donc par le commencement, la venue au monde de Brenda.
Sa mère est une enfant quand elle tombe enceinte. Une adolescente, tout du moins, mais elle n’en reste pas moins, pas prête du tout. Obligée de garder le bébé, obligée de l’élever seule, elle ne va pas réellement créer l’accroche sentimentale avec lui. Il y aura toujours quelque chose de distant, comme si elle n’était pas réellement sa mère.

Mais surtout, il y a une reproduction qui s’installe. Halim Mahmoudinous glisse cela en une case, il ne s’appesantit pas sur le sujet. Mais il nous le dit. Cette violence ne vient pas de nulle part. Même si le père violent n’apparaît plus par la suite.

Et vous verrez que ça a une grande importance, cette question de la transmission de la violence, puisque c’est aussi toute la conclusion de l’album. Brenda, malgré tout ce qu’elle aura vécu, fera-t-elle comme sa mère ou au contraire parviendra-t-elle à entrer en résilience pour proposer quelque chose d’autre à son enfant? Réponse en dernière page.

Maltraitances physiques et psychologiques

La mère de Brenda ne va pas réussir à sortir de sa répétition malsaine. Après le père violent, il y aura le mari abusif qui va la mettre enceinte et l’obliger à vivre avec lui alors que leur relation est totalement toxique. La violence qui va s’exercer sur la femme, sa fille et son petit-garçon va être juste proprement insupportable.

Le pire étant peut-être toute la maltraitance psychique qui accompagne la maltraitante physique. Humiliations, bien entendu, mais surtout ce chaud et froid permanent, de la part de Vincent, qui passe son temps à alterner violences et normalité. Comme si de rien n’était. Il déconstruit complètement le cadre de valeurs de Brenda et de sa mère, leur fait en permanence perdre pied, ou réalise du chantage affectif (je vous avais prévenu qu’on était dans une lecture difficile)…

Et pour se sortir de ce piège, il va falloir un acte terrible, qui puisse casser l’état de sidération de la mère. Un évènement dramatique, bien entendu.

Et Brenda dans tout ça?

C’est Brenda le sujet de cet album et pourtant vous me voyez parler longuement de sa mère. Peut-être êtes-vous en train de vous interroger quant à un possible hors-sujet de ma part?

Mais c’est que je triche un peu. Je me concentre sur le contexte global, sur tout le décor qui entoure Brenda, afin de ne pas vous dévoiler son évolution à elle. C’est ça le sujet de l’album, quelle petite fille elle est, quelle femme elle devient. L’auteur a réussi très intelligemment à nous faire comprendre cela, par une discussion entre Brenda et un psychologue, mis en scène par un artifice très malin. Là encore, je vous laisse comprendre par la lecture.

Comment prévenir: la question du travail social

Dernier point thématique, mais sur lequel je ne peux pas faire l’impasse, la question du rôle des travailleurs sociaux. Après tout, c’est mon métier.

Halim Mahmoudi met en scène un personnage qui vient illustrer toute la difficulté de ce métier. Un métier qui repose sur la preuve incontestable des actes de maltraitance, parce que c’est ce que demande la Justice, quand l’intuition guide aussi les professionnels. La situation de Brenda est connue des travailleurs sociaux. Mais le système les empêche de prendre les choses en main. La petite fille n’est pas protégée alors que les signes sont présents et les faisceaux d’indices concordants.

L’auteur est peut-être un peu cruel avec les institutions, qui peuvent quand même agir sur des constatations médicales, qui ont la possibilité de mettre en place des mesures de protection transitoires. Mais trop souvent l’actualité vient nous rappeler que oui, des enfants maltraités passent aux travers des mailles du filet de protection de la société.

Qui a raison? Halim Mahmoudi cultive avec justesse l’ambiguïté de la réponse possible. A nous d’en juger, de par notre place de citoyen.

 

La dureté de la représentation

Décidément, il y a quelque chose de terrible, dans le portrait criant de vérité que nous dresse l’auteur. Ces mécanismes de violence qu’il met en scène sont vrais. Mais surtout, il a adopté une mise en scène et un représentation qui renforcent ces sentiments.

Observez la planche que je vous propose à la gauche de ce paragraphe, elle est emblématique du travail de mise en scène fait par  l’auteur. Les cases perdent leur contour carré. Elles se mettent à devenir saillantes, tranchantes. Le rythme est perturbé, saccadé. Les actions s’enchaînent très rapidement. Les gros plans favorisent le sentiment d’angoisse.

Si vous regardez la planche que je vous propose en fin d’article, vous constaterez la différence de traitement exercée par l’artiste. Ici, la violence nous happe en même temps que le personnage de Brenda.

Le dessin, ensuite, vient renforcer ce sentiment, avec des traits marqués, une abondance de coups de crayons qui semblent résonner avec les coups portés.

Le trio de couleur noir/ bleu/ blanc, concoure là encore à une froideur extrême, une mise à distance aussi terrible que la situation vécue.

Bref, c’est un dessin pensé avec une grande intelligence.

Alors, toujours là?

Si vous avez lu l’intégralité de cet article (je vous en félicite, ce n’était pas évident), alors vous avez bien compris tout ce que cet album contient et en quoi c’est un grand album de cette année 2017.

Mais peut-être avez-vous eu un peu peur et avez filé directement à la conclusion. Alors pour vous rassurer, je vous dirai ceci. Même si la lecture est difficile, surtout pour celles et ceux dotés d’une grande empathie, le voyage en vaut la peine. Et la dernière page vous dira que vous n’avez pas fait tout ça pour rien.

Alors ne passez-pas à côté de Petite maman. Il faut se faire un peu violence, c’est vrai. Mais le défi en vaut la peine.

ET SI ON DONNE UNE NOTE?
18.75/20

 

 

Titre: Petite maman
Auteur: Halim Mahmoudi
Editeur: Dargaud
Date de publication: Septembre 2017

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3 réflexions sur “Petite maman, Halim, Dargaud

  1. L’album a l’air dur en raison des thèmes abordés mais je suis curieuse de le lire et de voir comment des illustrations arrivent à les transmettre…

  2. Pingback: Invisible Awards 2017: Les résultats | Les Chroniques de l'invisible

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