Là-bas, Anne Sibran, Didier Tronchet, Dupuis

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Là-bas: portrait d’un pied-noir magnifique

Au milieu de toutes ces sorties, il faut savoir prendre le temps de revenir sur d’anciens titres publiés précédemment. Parce qu’un livre, c’est aussi une rencontre, qu’on peut avoir envie de partager. Les plus belles rencontres sont inattendues. Si je n’avais pas animé une soirée consacrée aux villes d’Afrique du Nord dans la BD franco-belge, je n’aurai pas découvert Là-bas. Je ne saurai donc pas quel moment d’intense émotion j’aurai raté.

L’Algérie, tu l’aimes mais tu la quittes

1962. Alain Mercadal a préféré faire partir sa famille d’Alger, ville bien trop dangereuse de par les affrontements entre colons et FLN. Mais son tour vient aussi. Quand l’indépendance est signée, les européens d’Algérie doivent partir, c’est trop dangereux pour eux. Chacun devient un symbole à abattre. Alain va donc se retrouver en région parisienne avec sa femme, son enfant, sa soeur, sa mère. Tous vivent dans le souvenir de ce là-bas. De ce monde ensoleillé, plein de vie et de bonheur. Qui a laissé place à la grisaille d’une France qui ne veut surtout pas d’eux.

Là-bas: un peu de nuances autour des français d’Algérie

Entendons-nous bien. Je n’ai aucun doute quant au fait que nous avons, nous français, envahi et colonisé l’Algérie qui n’avait rien de française. Les blancs dominaient tout le pays pendant que les algériens, eux, demeuraient sous cette coupe insupportable. L’indépendance fût une bonne chose, au regard de l’Histoire.
Mais il y a eu des perdants, malgré tout, en 1962. Des hommes et des femmes qui ont du fuir le seul pays qu’ils connaissaient, qu’ils ne cherchaient pas à dominer. C’était leur maison au même titre que ceux qui étaient nés depuis des centaines d’années sur ces terres. Cet album nous permet de nous en souvenir.

Alain Mercadal a vraiment existé. C’est le propre père d’Anne Sibran, dont elle a raconté l’histoire en roman avant que son compagnon Didier Tronchet ne vienne la mettre en images.
Il vivait en bonne intelligence avec les algériens. Travaillait avec eux. C’était sa vie. Ce fût sa déchirure. Ce sentiment, Anne Sibran le retranscrit avec une puissance incroyable, sans doute magnifiée encore par le dessin de Tronchet. J’emploie des mots très forts, mais ils sont le reflet de ce que j’ai ressenti.
J’ai été pris d’une empathie énorme pour ce personnage, pour sa détresse et pour la façon dont il a construit sa vie sur des demi-vérités, pour s’aider à tenir.
Ce n’était pas une ordure, il aurait pu vivre en Algérie après l’indépendance. Mais l’Histoire et la France n’ont pas permis que cela soit possible. Cela l’a miné de l’intérieur jusqu’à ce qu’il tombe d’épuisement. Lui, dernier des siens qui avaient connu l’Algérie à succomber.

Alain Mercadal, ce looser magnifique

Je comprends pourquoi Didier Tronchet a choisi de donner corps à cette histoire. Evidemment, il y a sa force intrinsèque, la qualité du récit, mais il y a aussi le personnage d’Alain, qui est un personnage comme les aime Tronchet: un minable, un rien du tout. Ni un salop, ni un bon samaritain. Un homme banal, qui s’est retrouvé pris au piège de l’Histoire. Pour moi, c’est toute la bibliographie de Tronchet qui respire ce genre de profils.

Ils se croyait important pour son entreprise, croyait qu’il serait accueilli en héros une fois arrivé à Paris. Il n’était rien. Il haussera le ton pour être employé en France comme en Algérie, mais ce sera son seul fait de gloire. Il n’était pas un héros. Même en Algérie, alors qu’un gosse lui meurt entre les mains, Alain ne fait rien, il subit. Il subira toute sa vie.

Alors il s’enfermera dans ses souvenirs, à son tour, comme sa mère avant lui qui avait reconstruit Alger dans son deux-pièces. Il va cultiver cette image de métèque, puisqu’on le considère comme un bicot comme ceux de l’autre côté de la Méditerranée. A sa place nulle part, méprisé, il ne lui restera que le souvenir de ce Là-bas, où la vie était si belle.

Tronchet: la force d’évocation d’un dessin

Disons le tout de go, je ne suis pas particulièrement fan du dessin de Tronchet, qui me laisse la plupart du temps assez indifférent. Mais pourtant, cette fois-ci, il y a quelque chose qui se passe. Oui, évidemment, le personnage est fait pour cet auteur, mais ce n’est pas que cela.

Tronchet n’est pas un dessinateur réaliste et pourtant, on la ressent, son Algérie. On ressent toute l’émotion qu’elle provoque à ceux qui l’ont connue et qui en parlent tous de la même façon. Comme une terre idyllique, une terre perdue. Il a voulu travailler à partir de cartes postales, lit-on en préambule de l’album, pour ne jamais être dans le réalisme, mais toujours dans cette forme d’illusion bercée par les années. Et quelle froideur pour cette terre de France, en comparaison… Il y a la couleur qui en est largement responsable, mais même le trait s’avère idéal, grossier mais tendre à la fois.

En prenant ces quelques pas de distances, il fait du père d’Anne Sibran l’incarnation de tous les gens bien brisés par cette guerre. Il en fait un symbole.

Je me coucherai moins con

Attention, cet album va vous rendre plus intelligent. Méfiez-vous. Il va vous amener à considérer des évènements sous un autre angle, en prenant en compte les ressentis de tous les acteurs.
Fouillez vos bibliothèques municipales, ce livre n’est évidemment plus disponible à l’achat.
Et croyez bien que cette recherche vous mènera sur une terre qui n’est pas neuve, qui est sans doute sauvage, mais d’avec laquelle nous avons tendu un grillage qui n’est toujours pas tombé. Là-bas

ET SI ON DONNE UNE NOTE?

18.5/20

Titre: Là-bas
Scénariste: Anne Sibran
Dessinateur: Didier Tronchet
Editeur: Dupuis
Collection: Aire Libre
Date de publication: Septembre 2003
D’après le roman d’Anne Sibran

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