Facteur pour femmes, Quella-Guyot, Morice, Bamboo

Facteur pour femmes

Titre : Facteur pour femmes
Scénariste : Didier Quella- Guyot
Dessinateur : Sébastien Morice
Editeur : Bamboo
Collection : Grand Angle
Date de publication : Septembre 2015

 

L’année dernière, Facteur pour femmes a fait grand bruit, dans la Bretagne bédéphile. Imaginez, une histoire se passant sur une île bretonne, dessinée par un artiste breton, ça ne pouvait pas passer inaperçu par chez nous. Si j’avais apprécié le duo d’auteurs sur leur première publication, le diptyque XXX, je n’avais pas eu envie de me jeter sur le livre, tout en étant bien obligé de reconnaître l’excellent accueil qui lui était fait. Alors puisque je viens de le trouver en bibliothèque, je me suis décidé à aller vérifier ce qu’il pouvait être de cet ouvrage. Bel album ou solidarité culturelle mal placée ?

Eté 1914. Une petite île finistérienne se retrouve complètement chamboulée. L’ordre de mobilisation générale est tombé, et tous les hommes quittent ce petit bout de terre pour aller combattre l’Allemagne loin à l’est. Seuls les vieux et les enfants demeurent, ainsi que Maël, qui est atteint d’un pied bot. Ce grand dadais violenté par son père abusif se retrouve bombardé facteur de l’île, il est le seul à avoir l’endurance pour parcourir ses senties à vélo. Seul homme à naviguer dans ce monde de femmes, à qui il dispense bonnes et mauvaises nouvelles, Maël ne va pas tarder à comprendre qu’il peut y trouver pleinement son intérêt.

UN HEROS PROFITEUR ET MANIPULATEUR

Didier Quella-Guyot est un scénariste qui ne craint pas d’oser. Maël son héros, est une personnalité juste détestable. Il abuse des femmes de l’île et de leur faiblesse sentimentale. Il les manipule, utilise son petit pouvoir pour les attirer à lui en allant jusqu’à modifier les lettres qu’elles reçoivent ou à leur mentir sur le contenu des courriers. Quand même, il charge la barque.
Mais pourtant, il est difficile de juger abruptement le personnage, et c’est sans doute le grand talent du scénariste, introduire du doute chez le lecteur, de l’empathie pour Maël. On se met à sa place, et on se prend à dire qu’on aurait pu en faire autant. On grince des dents sur son père violent et tyrannique. On sympathise avec son statut d’ostracisé, soudain complètement remis en cause. Et surtout, on en vient à éviter de juger les femmes qui entrent dans son jeu. Il les embobine bien, certes, mais elles savent aussi jouer le jeu qu’il leur propose. Une posture moralisatrice les accablerait de trahir leurs époux, de faire preuve d’une telle frivolité dans de telles circonstances. Mais ce serait oublier le traumatisme qu’elles aussi subirent dans l’affaire. C’est toute la société française qui a souffert du départ à la guerre des hommes, et si ceux-ci souffrirent dans leur chair, l’arrière ne manqua pas de blessures à l’âme. La solitude, le besoin d’amour ou d’attention, ne sont pas à dénier.  D’autant que Didier Quella-Guyot vient proposer une conclusion qui nuance le traitement apporté à son personnage principal. Il a conscience de la direction qu’il a prise et il vient vraiment apporter de la distance en toute fin d’album.
Un album qui résonne tellement juste, que j’ai d’abord pensé qu’il relatait une histoire vraie. Le récit permet de comprendre que non, mais de même, il a fallu que je lise la dédicace en début d’album pour comprendre que l’île n’existait même pas. Mon esprit avait imaginé tout seul que ça se passait à Ouessant. C’est dire la force d’évocation du duo d’auteur.

UN DESSIN EN DOUCEUR

Sébastien Morice propose un dessin tout en vérité et en douceur. J’ai réellement trouvé son univers complètement crédible et réaliste. Mais ce que j’ai apprécié le plus, sans nul doute, c’est la délicatesse de son trait tout en rondeur, tout en souplesse, et la chaleur de sa mise en couleur. Pour cette histoire qui se passe beaucoup dans l’intimité des personnages, plus ou moins dénudée, il n’y avait pas meilleur choix que cet artiste. Son trait est vraiment très à l’aise pour mettre en scène les personnages, et ses femmes, notamment, ne se ressemblent jamais. Toutes possèdent leur propre identité graphique. Un bel hommage qui leur est rendu.

 

Je comprends mieux maintenant, l’engouement des libraires bretons pour cet album, qui ne repose pas que sur un identitarisme mal placé. Ce sont ses qualités propres qui ont fait le succès de ce livre, et je suis ravi qu’il ait pu trouver place dans la production 2015. Au plaisir de relire ce duo d’auteurs sur un nouvel opus.

ET SI ON DONNE UNE NOTE?

17.75/20

Facteur pour femmes_ planches

 

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