Interview Sophie Li et Lyse Tarquin: Coloriste, un métier essentiel pour la bd, mais en grand danger (FIBD 2016)

 

En Décembre dernier, j’avais réussi à ne pas oublier de parler des coloristes dans mes petits tops/ bilans de fin d’année, aux côtés de leurs compères scénaristes et dessinateurs. J’avais perçu en retour, dans la communauté des coloristes, un grand émoi. Le sentiment que pour une fois, on leur accordait un peu d’attention, et que c’était bien trop rare.
Les lecteurs habitués de ce blog, savent que je veille non seulement à les créditer dans mes chroniques, ces artistes, mais en plus, dans la mesure du possible, à mettre leur travail en avant lorsqu’il m’interpelle. Avec le manque de mots qui est le mien en la matière.

Mais j’avais envie de faire plus. Alors étant présent à Angoulême, le plus grand rassemblement d’auteurs de BD en France, je me suis mis en quête d’un coloriste à interviewer.
Bon courage… Parce qu’en fait, ils ne sont généralement pas invités. Sauf, si ces coloristes sont les épouses de leurs auteurs. Et là, j’ai immédiatement pensé à Sophie Li, la coloriste de la série Okko, avec laquelle j’avais eu quelques échanges. Coup de chance, elle était bien présente, et rendez-vous fût pris.

Et à mon grand plaisir (bon, et sur le coup, à ma grande panique pour repenser l’interview en vitesse grand V), elle m’a présenté la coloriste emblématique des éditions Soleil, Lyse, qui s’est jointe à nous pour l’interview.
Deux regards différents, deux expériences différentes du métier de coloriste, c’était encore mieux que ce que je n’espérais.

 

Bonne lecture à tous. Et bienvenue dans un monde coloré qui n’est pas à la fête.Sophie Li et Lyse Tarquin

 

 

Sophie, Lyse, bonjour à toutes les deux.
Comment devient-on coloriste? Etiez-vous dessinatrice d’abord, ou vous êtes-vous formées directement en tant que coloristes?

Sophie: On a deux parcours complètement différents. Lyse, c’est la référence. Elle a donné des cours de couleur. Moi je suis devenue coloriste par accident. Je suis graphiste, à la base. Je manipulais photoshop. Il se trouve que je vis avec Hub, et que quand il y a eu un problème avec son coloriste, j’ai du dépanner. Et comme ça s’est bien passé, assez naturellement, j’ai pris la suite pour arriver au tome 5 d’Okko.
Je reprenais quelque chose qui était déjà en place. Donc si tu veux, moi, je n’ai pas eu de véritable travail de création. C’est une base d’aplats avec quelques effets, quelques dégradés, mais à minima. C’est sobre, au service de l’histoire uniquement, sans en mettre plein la vue. Je suis resté dans la ligne.

Au début, il a fallu caler des choses, parce que si j’avais fait de la mise en couleur d’illustrations, de dessins publicitaires, je n’avais jamais rien fait de lié à la narration. Et j’ai découvert avec la bande dessinée que la couleur était narrative. Qu’il y avait des codes particuliers. Je les avais assimilé en tant que lectrice, mais pas en tant que professionnelle. Il y a eu un calage sur le tome 5, donc Hub est passé régulièrement voir si ça allait. Et il donnait son avis, si lui avait lui imaginé autre chose que ce que je proposais.

Donc Graphiste mais pas dessinatrice?

S: Si, si… Mais dessinatrice publicitaire… C’est pas pareil, ce n’est pas du tout le même métier. J’aimerai bien, mais je ne sais pas faire, je n’y arrive pas. Je fais de petites illustrations, j’adore dessiner les végétaux, mais j’ai un problème avec le mouvement. Alors je n’interviens pas du tout sur le dessin.

Et donc toi Lyse, comment es-tu venue à la colorisation?

Lanfeust Odyssee tome 7_ extraitLyse: Alors moi, à l’époque (parce que ça fait déjà un moment que je suis coloriste, à peu près 17 ou 18 ans), il n’y avait pas d’école de coloriste. Il y avait des écoles d’arts appliqués ou d’arts plastiques, comme par exemple les Art-Déco.
J’ai fait un cursus un peu différent de ce qui se faisait à l’époque. Je suis entré dans un lycée F12 [STD2A, aujourd’hui] de très bon niveau, à Nîmes, et là j’ai appris énormément de choses. On avait des cours de nu, d’histoire de l’art, d’architecture, et ça a été une très bonne école. Ensuite, je suis allé sur une des quatre écoles parisiennes, Estienne, où j’étais destiné à faire de la publicité. Je me suis embarqué là dedans, mais au bout de quatre cinq mois, je me suis rendue compte que c’était pas totalement ce que j’imaginais, ce que je comptais faire. Et j’ai rencontré Didier Tarquin, qui cherchait des coloristes. A l’époque, Soleil était assez jeune et recherchait beaucoup de coloristes, voulait amener à travers eux un coup de jeune dans la bd. Ils cherchaient vraiment ça. Donc dès que je suis arrivée, j’ai eu beaucoup de travail tout de suite. J’ai tout de suite beaucoup aimé ce métier que je ne connaissais pas.

Ensuite, j’ai fini par faire de la formation pour d’autres professionnels, ça c’était très intéressant. Mais c’est vrai que quand je suis arrivée dans la bd, les coloristes étaient souvent les femmes des auteurs, ou les copains, qui faisaient ça en « a côté ». Ce n’était pas un métier reconnu, voir même pas un métier du tout. Mais ce sont les années où la bd a explosé, où Lanfeust est arrivé, ce qui a ouvert beaucoup de manière de voir la bd. Soleil aussi a joué son rôle, comme Delcourt. C’était très enrichissant.

S: C’était une super époque, celle de la couleur directe.

L: Moi j’ai commencé, je faisais tout à la main.

Justement, c’était ma question suivante. Comment est-ce que vous aimez travailler? A la main, ou à l’ordinateur?

L: Les deux, même si aujourd’hui c’est principalement à l’ordinateur, pour des questions juste pratiques. Envoyer des fichiers numériques c’est bien plus facile que par la poste, et c’est beaucoup moins cher. On a pas de photogravure de couleurs à faire. Mais pour moi, l’ordinateur est un outil comme le pinceau. Ce n’est pas l’ordinateur qui fera le travail et ça n’ira pas plus vite. C’est toujours aussi laborieux, la bd c’est long à réaliser, même si ça se lit très vite. Ca se fait dans le long terme.

S: Pour ce qui me concerne c’est clair, le choix est vite fait, parce que je ne sais pas faire, en couleur directe. Je n’ai jamais essayé, jamais eu l’occasion. Mais par contre, comme Lyse, je l’utilise comme un outil, l’ordinateur. En plus de ça, y’a pas besoin sur Okko d’effets de folie, ou de 3d… Je pense que j’utilise Photoshop à 3%…

L: On utilise tous Photoshop à 3%. Mais pas les mêmes 3%. [Rires]

S: Mais ça reste complexe… Hub ne ferme pas vraiment ses traits… C’est pas des formes fermées, où il y a juste à remplir à la pipette. Ca demande du travail, pour utiliser le logiciel efficacement.

Un très bon dessinateur peut être massacré par la couleur,
comme un mauvais peut être remonté, de la même façon
Lyse Tarquin

 

Quand vous êtes dans la réalisation de l’album, comment est-ce que vous fonctionnez, chacune? Est-ce qu’on pense la couleur d’un album dans sa globalité, ou juste ce qui arrive, quand ça arrive?

L: Déjà, on adapte les couleurs au trait du dessinateur. Il faut qu’il y ait un vrai mariage. Il faut savoir aussi si c’est un tome un ou une longue série, le traitement sera différent… Sur un tome un, on doit installer toute la charte colorée, donc on va pas aborder l’album de la même façon qu’un tome deux. Ensuite, moi je travaille par scène de deux ou trois planches. Je prépare mes fonds, des ambiances. Si c’est une scène de nuit, on va plutôt baigner dans du bleu, dans ambiances de bleu. Après, c’est page par page, dans l’ordre de l’album. J’essaye de commencer quand j’ai dix ou quinze pages disponibles. Je vais mettre 3 à 4 mois pour faire l’album, quand Didier Tarquin, par exemple, va mettre plutôt huit ou dix mois, au dessin. Alors j’attaque toujours en décalé.

Mais donc la couleur, c’est une narration. D’ailleurs, je parlerai plus de mise en lumière, que de mise en couleur. On met la poursuite sur la scène, et le reste on diffuse. On fait ressortir les éléments importants…

S: Moi, je reçois au compte-goutte, dans le désordre… Vraiment dans le désordre. Je peux commencer par la dernière planche, après faire la page deux, puis la quinze. Et tout au dernier moment, parce que Hub commence toutes ses planches en même temps et à trois mois de la deadline, il commence à fermer une planche tous les jours. Qu’il les scanne et me transmet ensuite.
Par contre, j’ai un story-board béton dès le départ.. Quand il me donne la planche, ensuite, il me fait un brief sur le moment de la journée, si c’est le matin ou le soir, pour voir si j’ai bien compris le story-board. Hub fait vraiment des ambiances différentes suivant les lieux et les séquences, par soucis de clarification de la narration. Et s’il a une idée précise, il me le dit. Mais maintenant, je commence à comprendre son fonctionnement. Même, à la façon d’encrer, je peux deviner la couleur qu’il veut.

L: Oui, on en vient tout à fait à savoir lire l’intention, quel éclairage il faut produire. Est-ce qu’il faut un effet dramatique, parce que ça se sent dans le trait. C’est vraiment un mariage, la couleur et le dessin. Il est très important que ça soit bien marié parce que ça peut détruire un bouquin. Un très bon dessinateur peut être massacré par la couleur, comme un mauvais peut être remonté, de la même façon. D’ailleurs, mon éditeur disait: « en remettant des couleurs, on peut apporter une nouvelle jeunesse et relancer des ventes sur un bouquin. » On avait fait ça sur La geste des chevaliers dragons tome 1, par exemple. Mourad était venu me voir parce qu’il voulait fêter les 20 ans de la série. Il voulait qu’on le repropose, qu’on le fasse redécouvrir. Et en effet, on voyait une vrai différence. Il y a le temps passé, les modes… Tous les dix ans on voit un changement dans les gammes colorées. Ca a donc réactualisé et refait sortir ce titre qui est super. J’avais été très contente d’avoir été choisie pour ça.
On avait fait ça à quatre mains, avec mon élève de l’époque, qui est devenue professionnelle maintenant, Florence Torta (Sentaï School, Néogicia, Noob). C’était un gros challenge.

S: Ca devait être super excitant, comme travail. Vous l’aviez fait sous Photoshop?

L: Oui. Et à quatre mains. On était en réseau, on se passait les pages. C’était vraiment très très bien.

S: Elle faisait les sélections, toi tu finissais?

L: Ca dépendait. Quand on est coloriste, on a chacun notre spécialité. Moi j’aime bien faire les ciels, elle c’était la nuit. Moi j’étais forte en couchés de soleil. On se complétait. On a travaillé tellement longtemps ensemble qu’après c’était facile de fondre tout ça.

S: Sur la même case, parfois?

L: Ah oui. On touchait à tout.

Et donc toi Lyse qui a travaillé avec beaucoup d’artistes, est-ce que tu avais besoin de les rencontrer avant de commencer une collaboration?

Okko le cycle du vide tome 2_ planche_ couleursL: Oui. C’était nécessaire. Mais parler couleurs, c’est assez compliqué. On a tous une image différente de ce qu’est un jaune. Alors moi, je leur demandais ce qu’ils aimaient comme ambiances, comme films, comme musiques, pour baigner dans leur univers. Tant que le projet n’existe pas, on n’a rien de plus à disposition pour donner de la lumière à ce nouveau monde. Et je leur demandais aussi qu’ils me montrent des illustrateurs ou des coloristes qu’ils aimaient bien, des trucs que j’aurai pu faire moi déjà. Puis, sur les dix premières pages, on faisait généralement un suivi très serré. On se calait comme ça, et c’était parti.
Adrien Floch, c’est le dessinateur avec lequel j’ai fait le plus de bouquins.Avec lui, à la fin, plus besoin de se parler. Je savais très bien ce qu’il attendait, ce qu’il voulait. Et vice et versa. Il savait qu’il n’avait pas forcément besoin de dessiner certaines choses, que moi je le ferai. Parce que le coloriste touche aussi au noir et blanc, au départ. Il faut corriger, redresser, rajouter le petit doigt oublié, ou la jambe disparue.

S: La moitié du corps, aussi. Ca m’est souvent arrivé qu’il manque les jambes, sous une table…
Mais je reviens à ta question précédente, sur la façon dont on peut penser les couleurs.
Pour le tome 10 d’Okko, on voulait que la boucle soit bouclée. Donc visuellement, j’ai attaqué la première séquence dans des tons violets, ceux du premier cycle. Dans tout le cycle du vide, même le 9, il y a plein de rappels au premier album de la série. La couverture du un était dans les tons violets, j’ai essayé de mettre plus de rose et de violet quand c’était possible, pour qu’inconsciemment, il y ait cette boucle qui se forme. Pareil sur les couchers de soleil, où j’ai récupéré les codes couleurs du premier, pour qu’il y ait une nostalgie en plus. Ces couleurs ont vraiment marqué les lecteurs, on nous en parle souvent, alors je voulais vraiment voir cette nostalgie satisfaite sur les deux derniers tomes.

Sophie, tu nous disais que tu étais arrivée au tome 5 d’Okko, quelle est la première séquence la plus réussie à tes yeux?

S: il y en a une, c’est une double page, quand on arrive au chateau de dame Mayudama, sur le tome 5 donc. J’ai un faible pour les ambiances un peu jaune, type fin de journée. Les reflets sont vraiment beaux. J’ai l’impression Okko tome 5_ extraitd’avoir trouvé le truc, d’avoir compris, avec celle là. C’est une des premières planches où Hub a vu que j’avais capté ça, que j’avais compris la leçon. J’aime beaucoup cette planche, vraiment.
Dans sa composition notamment. C’est très féminin, c’est le chateau de la veuve et de la petite fille. Et c’est drôle aussi, avec Noshin dans un coin en train de boire. C’est vraiment celle-là que je retiens.

Et Lyse, toi qui a fait une longue carrière, est-ce qu’il y a une séquence, une scène, que tu retiens particulièrement?

L: Il y en a plein par album. Chacun est différent, chaque scène apporte quelque chose. C’est vrai qu’il y en a toujours qu’on préfère, mais c’est toujours une nouvelle aventure. A chaque album j’essaye de créer de nouvelles ambiances, il faut essayer de ne pas toujours rester dans les mêmes. On essaye de s’adapter au trait, et on essaye de raconter une histoire, toujours. On ne fait pas une démonstration technique de ce qu’on est capable de faire. On suit les codes colorés, comme disait Sophie, qu’on apprend dans la publicité et en tant que lecteur, mais qu’il faut réussir à retranscrire sur la papier.

C’est un très très beau métier, coloriste, et je trouve dommage qu’il ne soit pas connu et aussi soutenu qu’il faudrait. C’est un métier qui souffre et j’ai peur pour l’avenir, parce qu’il y en a de moins en moins, on arrive de moins en moins à en vivre. Même pas à bien en vivre… Alors les coloristes se rabattent sur autre chose.
Pourtant, c’est un métier à part entière, parce que dans la chaîne du livre, il permet de faire la transition avec la fabrication, de délester le dessinateur, parce que les délais sont souvent durs à gérer. Sur des gros titres attendus à des moments très précis pour des raisons marketings, c’est très rassurant d’avoir quelqu’un dont on sait qu’il va honorer ses dates. Je pense qu’il faut en parler. La considération du métier n’est pas bonne. On peut être virable sur le champ. Je ne connais pas dans le droit du travail en France, d’autres métiers comme ça. Et moi ça m’inquiète de voir décliner le métier depuis tant d’années. Je sais que c’est difficile pour le dessinateur, mais pour le coloriste, c’est encore plus précaire.

On se retrouve à bosser jour et nuit, le week-end,
on est un peu corvéable à merci…
Lyse Tarquin

 

Au delà de vos situations personnelles, comment est payé un coloriste en France, aujourd’hui? Histoire que les lecteurs connaissent l’envers du décor.

L: C’est très variable, ça dépend des titres. Si le titre est très connu, il y a une enveloppe financière plus intéressante pour les artistes. Mais ça reste quand même des petits tarifs.
On est payé à la tâche, planche par planche. Dans le meilleur des cas, ça peut devenir une avance avec un intéressement aux ventes, mais qui ne va jamais au delà de 1% après remboursement des avances. Je connais très peu de gens qui arrivent à avoir plus. La tranche, en général c’est… Ca me fait toujours mal quand je le dis… y’en a qui peuvent être payés entre 60 et 90€ la page. C’est vraiment peu au regard du temps passé. On se retrouve à bosser jour et nuit, le week-end, on est un peu corvéable à merci… Il y a aussi les égos à gérer, mais c’est normal. Le dessinateur vous confie son bébé, il a passé un an à le faire.
Ca fait beaucoup de paramètres qui font de ce métier un métier difficile à vivre.

Et je pense que déjà en payant mieux les coloristes, en les intéressant aux ventes, sans que ça soit phénoménal ni même sans revendiquer une quelconque parentalité sur le livre, ça apporterai un peu de considération et de respect à un travail qui est vraiment important. Parce qu’en noir et blanc, vendre des bouquins, dans le franco-belge, c’est quand même compliqué.
Les auteurs ont envie d’avoir de bons coloristes, mais payer plus, je sais que ce n’est pas évident. Le peu de droit d’auteur qu’on arrive à grappiller nous, c’est au dessinateur et au scénariste qu’on le prend, et c’est difficile pour eux, j’en suis bien consciente.
Mais le temps de travail du coloriste est important. Moi j’ai toujours mis entre trois et quatre mois pour faire un livre, sans jamais les bâcler. C’est un choix. Je sais qu’il y a des coloristes capables d’en faire en un mois. Des coloristes très rapides. Moi, physiquement, je peux pas faire plus vite. Et je veux garder cette qualité d’implication.

Et toi Sophie, tu vis avec ton dessinateur, est-ce que ça a une incidence sur ces questions là?

S: Non, je suis payée comme une coloriste normale. Mais j’ai la chance qu’Okko soit une série qui marche bien. Je suis payée 100€ la planche. Et effectivement, à partir du moment où l’avance est remboursée, 1% de droits.

L: C’est vraiment le classique. Y’en a qui arrivent à bien négocier et à monter un peu au dessus de ça, et heureusement. Parce qu’en fait, c’est juste ce qu’il faudrait. Je sais que je ne suis pas gênée en disant ça, mais il faudrait, pour qu’on puisse en vivre bien, pour qu’il y ait plus de coloristes de qualité, toucher au moins ça voir plus. Ca éviterait d’avoir des coloristes qui sont OBLIGES de se dépêcher alors qu’ils seraient capables de faire les choses bien avec du temps, juste pour arriver à payer le loyer à la fin du mois.

Il commence à se développer des studios de coloristes externalisés, en Inde notamment [Digikore Studio, pour ne pas les nommer], est-ce que tu penses, Lyse, que c’est une voie possible en France?

Slhoka par LyseL: Moi je pense qu’on va vite en revenir de ça. J’ai essayé de monter un tel studio. Mais qui pour le financer? Qui va gérer ça? Je l’ai fait, j’ai pris sur moi, je n’ai pas été rémunérée pour former des gens. Mais ce n’est pas viable. La formation de coloriste, aujourd’hui, il y a quelques écoles qui abordent la couleur, mais je ne connais pas de formation officielle. Je ne vois pas comment c’est possible de monter un studio sans le soutien d’un éditeur, d’une communauté d’auteur. C’est vraiment compliqué.

Et en ce qui concerne les studios en Inde, ça va faire la même chose qu’une petite anecdote que j’ai vécu avec mon ancien éditeur, Mourad Boudjellal. Il me disait « Oui Lyse, c’est génial, les américains, ils ont monté des studios de couleur, on va déléguer là-bas, ça va être trop bien. Les studios Liquid!, machin, truc, tu vas voir, ça va être niquel! T’as du soucis à te faire Lyse! » Moi j’étais morte de rire. C’était un bon challenge, motivant, pour faire de plus belles couleurs encore. Sauf que Mourad, il est arrivé à la française, en payant, à la française. Et les mecs lui en ont donné pour ce qu’il avait payé, c’est à dire pas grand chose. Les mecs lui ont rigolé au nez. Et il a eu des couleurs pourries. Et quelques mois plus tard, coup de fil, pour me demander si je pouvais dépanner parce que qu’ils avaient vraiment fait de la merde.
Déléguer à l’étranger oui, mais sous quelles conditions?

S: La question va totalement à contre-sens de ce qu’on disait au début d’ailleurs. Le coloriste fait un mariage avec le dessinateur. Je vois mal comment on peut se marier avec une équipe à l’autre bout de la planète. Et les couleurs ne vont-elles pas toutes se ressembler? Déjà ça a tendance à me gêner, de reconnaître le même coloriste sur plusieurs séries qui marchent bien. Effectivement, tu vois tout de suite qui a fait la couleur, mais ça veut dire aussi qu’il ne s’est pas adapté au dessin de l’auteur. Il y a des univers différents, tu n’es pas obligé de faire tout le temps les mêmes ciel, quelle que soit l’époque ou le lieu… C’est aussi pour ça que j’ai refusé de faire d’autres séries qu’Okko. Je trouve important de garder une patte pour chaque auteur.

L: Ca reste de l’artisanat, la bd. Et on n’est pas beaucoup à le faire, ce métier, une quinzaine en France…

S: En plus, on utilise tous le même logiciel… Ou presque.
On peut retrouver ce genre de soucis chez les dessinateurs, d’ailleurs, la question du matériel informatique. Ceux qui utilisent la scintiq, on peut retrouver les mêmes effets, et voir la technologie à travers le dessin. C’est le danger des ateliers. S’uniformiser.

Sophie, tu en as déjà un peu parlé, mais la série Okko est terminée. Que devient donc Sophie Li la coloriste?

S: Je crois que je suis au casting de la prochaine série de Hub. [Rires]
Le duo marche bien, je pense, et c’est vraiment un confort quand ça se passe bien. On est à la maison, on fait notre tambouille. En plus, j’adore, parce que ces trois mois sont les seuls où on est en osmose. Je n’ai pas d’autres deadlines, pas de boulots de pub à côté, dans ces moments là. Et moi j’aime beaucoup, et je vais essayer de préserver ça. Alors, je vais faire un essai, parce que Hub change d’univers. Ce ne sera plus du tout la même chose. Mais j’espère pouvoir coller à ce qu’il a envie.
Mais je pense que oui, parce qu’au final, on a la même culture visuelle, on évolue ensemble. On a envie des mêmes choses au même moment.
Et après, j’en sais rien… Entre les deux, sans doute un an et demi avant de commencer les couleurs, je développe mes projets persos, mes boulots de pub. D’autres choses.

C’était surtout un travail fait pour lui,
pour avoir un objet qui résume ces dix ans
Sophie Li

 

D’autres projets, ça a été aussi l’Artbook Okko, dont tu as été en charge et qui est sorti en Décembre dernier.okko-artbook-10-ans-de-dessins

S: Oui. Moi j’adore ça, c’est mon vrai métier. Je suis maquettiste, graphiste, j’adore faire des livres. J’ai déjà fait des carnets graphiques pour d’autres auteurs, et j’aime vraiment ça.

Lyse: Et en plus c’est du très beau boulot.

S: Merci. En fait, pendant dix ans Hub était frustré de ne jamais pouvoir dire ce qu’il voulait dire aux journalistes. On ne lui posait pas les bonnes questions, et c’est dur en même temps, de savoir parler du dessin. Et quand il me parlait de sa série, je lui disais d’oser en parler à d’autres, que c’était intéressant. Alors on a demandé à Delcourt de pouvoir le faire. Je pensais que c’était une belle façon d’en finir et de passer à autre chose. C’était surtout un travail fait pour lui, pour avoir un objet qui résume ces dix ans, qui lui permette de faire le deuil, et de passer à autre chose.

Et toi, Lyse, sur quoi les lecteurs te retrouvent en ce moment?

L: Sur Lanfeust, toujours, les Gnomes aussi, et sur le prochain projet de Didier Tarquin, qui va faire un western intergalactique. Beaucoup plus adulte et réaliste. Une histoire plus tragique que sur Lanfeust. Il fait le scénario aussi, et je pense que ça va être vraiment bien. C’est son nouveau jouet et je suis très contente de participer à ça. On s’entend bien professionnellement, au delà du fait qu’on soit marié. Et ce projet là me plaît beaucoup, parce qu’il va me permettre de faire des couleurs différentes, plus réalistes. Ca me fait de nouvelles ambiances à créer.

 

Merci à toutes les deux. Merci Sophie, pour avoir invité Lyse à cette rencontre.

Et je ne saurais trop insister auprès de mes camarades chroniqueurs, blogueurs, journalistes, il y a des choses à dire sur la mise en couleur d’un album, il y a des artistes, à mettre en valeur, là aussi.

Alors à vous de prendre la suite de cette interview.

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4 réflexions sur “Interview Sophie Li et Lyse Tarquin: Coloriste, un métier essentiel pour la bd, mais en grand danger (FIBD 2016)

  1. très intéressant de voir l’évolution des techniques, le métier qui est effectivement souvent oublié. Merci pour ce rappel.

  2. Bonjour, je me permets d’en rajouter une couche à propos des studios de graphistes et coloristes à l’étrangers et surtout en Inde. Les tarifs qu’ils acceptent sont bien en dessous de ceux évoqués par Lyse, j’ai vu passer des planches rémunérées 43 euros…
    Le côté rassurant ( si l’ont peut dire…) c’est que l’Inde n’étant pas du tout un pays de BD, les graphistes sont juste de bons exécutants mais les intentions narratives ne sont pas franchement respectées voire comprises. Ils ne bâclent pas forcément, c’est juste souvent à côté de la plaque !
    Les limites de la mondialisation je suppose…

    Bref, merci pour cette interview et cette « mise en lumière » des coloristes !

  3. Oui, c’est une précision utile que vous apportez, nous ne l’avons pas abordé dans l’interview. Il est évident que c’est intéressant financièrement pour les éditeurs de faire appel à de tels prestataires.

    C’est aux artistes qui peuvent se le permettre de demander à ce qu’une autre proposition soit faite que de tels intermédiaires. Mais il faut pouvoir se le permettre. C’est à dire, d’avoir une importance personnelle vis à vis de l’album en question. Pas sûr que tous ceux qui sont mis en couleurs dans ces conditions, puissent se permettre de telles exigences.

    Merci pour ce commentaire, et sachez que j’avais vraiment à coeur de répondre à votre « communauté », dont j’ai bien ressenti, en décembre, les malaise.

    Ce blog est toujours du côté de ceux qui aiment et font la bande dessinée.

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