Interview- Aurélie Neyret : le talent dans la simplicité

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AURELIE NEYRET: LE TALENT DANS LA SIMPLICITE

 

_ En janvier dernier, à Angoulême, Les carnets de Cerise se sont retrouvés sous les feux des projecteurs. Comment vous avez vécu ça?
_  On avait déjà été nominés l’année précédente, donc je ne m’attendais pas à ce qu’on le soit de nouveau. L’annonce de la sélection est tombée et j’étais contente parce que, cette année, il y avait vraiment de belles choses dans le reste de la sélection. Je partais comme à mon habitude, sans trop y croire. Tout le monde m’en parlait, plein de gens faisaient des pronostics. Il y avait un libraire de Grenoble, que je connais, qui m’avait dit « si tu ne le gagnes pas, j’arrête la librairie », il l’avait même marqué dans la librairie. Mais, je ne savais pas trop quoi penser. Et le festival a commencé… Je ne pouvais pas m’y rendre le jour de la remise des prix. La journée passait, et avec Joris on pensait qu’on serait avertis avant, si on l’avait. Puis il m’a appelé pour me dire « voilà, on a gagné », alors que je n’y croyais plus du tout, mais sans déception. C’était rigolo… Ça m’a fait super plaisir. J’ai toujours du mal à réaliser, surtout que je n’étais pas sur place. À mon arrivée le lendemain, j’ai quand même eu les retours. Depuis le début, j’hallucine, on a vraiment des gens qui nous disent des choses touchantes. C’était pas nouveau, mais c’était plus gros.
Tout de suite après, je suis partie en voyage donc j’ai complètement déconnecté de tout ça. C’est pas la question de prendre la grosse tête, j’en suis pas là du tout, mais j’étais un peu dans un autre univers. Joris a été filmé par France 3 chez lui, il a fait plein d’interviews et moi, j’ai totalement esquivé cette partie.
_ C’était volontaire?
_ Non, non, je n’avais pas prévu de gagner le prix, je pensais juste partir en voyage après Angoulême. Mais d’un côté, ça tombait plutôt bien. Ce n’est pas un exercice dans lequel je suis super à l’aise. D’être filmée, d’être le centre de l’attention. J’ai même super peur de parler en public. Donc j’avais dit à Joris que je ne serai pas là pour la remise des prix et que, au cas où, je le laissais faire. Ça s’est fait comme ça.
_ Est-ce que vous avez plus de pression, depuis, pour le prochain tome ?
_ Non, ça ne change rien, parce que nous sommes de nature exigeante et on se met nous-mêmes la pression. On a pas mal de retour des lecteurs depuis le début, on sait à qui on s’adresse, et on a envie que ça continue et que ça leur plaise toujours.
_ Et dans le regard de votre éditeur?
_ Je ne sais pas trop… Eux, ils ont profité de ce moment, surtout que le groupe Delcourt a remporté beaucoup de prix. Mais sinon dans notre travail, non. Nous ce qui compte, c’est de faire quelque chose qui nous plaît, dans lequel on se retrouve, qui soit sincère. Prix ou pas, ça ne change pas notre optique de travail.

 

 

Cerise par Cerise_ Neyret

_ Revenons à votre carrière avant Les Carnets de Cerise. On vous avait vu jusque là dans des recueils, des hommages, comment passe-t-on de ces premiers travaux sur quelques planches, à son premier album? Un album dense en plus. Qui n’est pas sur un format classique.
_ À la base, il l’était. C’était la même histoire mais plus condensée, avec plus de cases par page. J’avais tout de suite adoré l’histoire, mais à l’origine je ne cherchais pas spécialement à faire de la bd. Comme vous dites, je faisais des recueils, des boulots « alimentaires » en illustration. Je n’étais pas prête à faire un album en entier. On m’avait déjà proposé des scénarios mais je n’avais pas spécialement envie de passer autant de temps. Mais la lecture du synopsis de Joris m’a plu. J’ai lu la suite et lui ai fait remarquer qu’il y avait des pages où il se passait beaucoup de choses, très vite. On a fait le dossier éditeurs, et j’ai eu l’idée d’une mise en page comme des carnets, comme si Cerise avait écrit elle-même. On présentait les personnages, l’intrigue, et c’était vraiment comme un carnet. Quand on l’a présenté à nos éditrices, Barbara Canepa et Clotilde Vu qui dirigent la collection Métamorphose, elles nous ont dit que c’était très bien mais que c’était dommage qu’elles soient les seules à  voir cela, qu’il fallait que ça soit dans le livre. Elles ont demandé à Joris de faire plus de pages parce qu’elles ne faisaient pas de petits livres. C’est ça qui a débloqué et qui fait que l’album a tant de pages, le rajout de ces pages carnets. Il a réécrit l’histoire pour qu’on puisse vraiment prendre le temps et là, ça m’a convenu parfaitement. Ça me faisait plus de travail, mais c’était beaucoup plus contemplatif. On n’a pas plus d’évènement mais on a juste plus de temps pour les lire.
Sinon, après… on s’y met. Du coup, j’ai moins de temps pour mes autres boulots d’illustration. Je suis quasiment au 3/4 du temps sur la bd et je fais d’autres choses à côté.

La nouvelle robe de la reine_ aurelie_ neyret

_ Vous avez sortis deux livres en illustration jeunesse…
_ Mr Rhino et Bedtime. Celui-là n’est sorti qu’aux Etats-Unis, il n’existe pas en France. C’était une proposition d’un éditeur suite à ma participation d’une dizaine de planches à un collectif de BD au Canada. Mais sinon je fais pas mal de dessins pour la presse: Je Bouquine, J’aime Lire, Manon… J’illustre aussi un magazine sur l’Histoire tous les mois, Histoire Jr. et quand j’ai la place de caser des trucs, mais ça devient tétris, pour tout caser.
_ Le tome 3 est commencé? On a commencé à voir quelques planches sur votre blog.
_ Oui. J’ai déjà fait une vingtaine de planches, et il doit sortir en Novembre. Ça se passe à Noël, il y a de la neige… C’est pour ça qu’on a voulu le sortir avant les fêtes. C’est un conte de noël, mais on ne veut pas que ça ne tourne qu’autour de la fête à proprement dit.

 

_ Pas comme les séries télé américaines? Avec l’épisode de noël bien larmoyant?
_ Pas comme ça, en effet. Là, c’est l’histoire d’une personne qui fait un cadeau à une autre sous forme de jeu de piste. Du coup, il y a plein de personnages, de rencontres, de moments chaleureux,… sans tomber dans le côté trop cliché à l’américaine, comme vous le dites. Il faut garder la fraîcheur de Cerise. Le piège serait aussi de faire quelque chose de trop « noël », que les gens ne lisent qu’à cette occasion ; il faut que ce soit un livre qui puisse exister toute l’année.

 

 

Les carnets de Cerise tome 2 extrait 1

_ Comment est-ce que vous travaillez avec Joris Chamblain? Il vous envoie un scénario très précis, case à case?
_ Il m’envoie un découpage très précis, case à case, qui n’est pas arrêté, que je peux tout à fait remanier. D’ailleurs, je le fais et c’est mieux comme ça. Il me découpe déjà tout, mais il ne me met pas d’indications type plongée, contre-plongée… Il ne décrit jamais les personnages. C’est à partir de ça que je fais un story-board. L’intérêt, c’est qu’il me livre l’histoire complète. Quand je fais ma première lecture, c’est un peu comme si je lisais le livre déjà fini de A à Z. Je lui soumets donc mon story-board, on en discute, généralement ça va, et je fais les pages. Mais à chaque étape, on se montre. On ne travaille pas chacun de notre côté, on interagit. J’ai tout à fait le droit de changer certaines choses, de les reformuler. Des fois, je lui dis « à tel moment, c’est pas trop logique qu’elle fasse ça, je la verrais plus faire ça » et effectivement, ça marche mieux ainsi. On a chacun un regard extérieur sur le travail de l’autre. De la même manière, lui me propose des expressions différentes, par exemple. Son découpage n’est pas cloisonnant il me met ce qu’il se passe, ce qui se dit et surtout les émotions. Tout ce qu’on doit ressentir en lisant le livre mais qui n’est pas dit. Moi ça m’aide beaucoup, je vois exactement où il veut en venir.

 

_ Et à votre avis, d’album en album, est-ce qu’il y a des choses qui évoluent? Que vous ne faites plus de la même façon?
_ Mon dessin, j’espère… À coup de 72 pages… J’ai l’impression d’être plus à l’aise. Les personnages, je les connais mieux. Et à la fois chaque tome est différent, au niveau de l’ambiance. Ça ne se passe pas au même endroit, pas à la même saison. Les lieux aussi. C’est très  enrichissant pour moi, c’est un nouveau challenge à chaque album. Dans le premier, il y avait beaucoup de nature, je me suis fait plaisir, pour le 2 j’avais eu… pas plus de mal mais… c’était plus urbain, plus en perspectives avec la bibliothèque.

 

_ Est-ce que vous savez combien d’histoires Joris a en tête? Est-ce qu’il y a un début et une fin?
_ Alors… Ça ne sera peut-être pas un début et une fin dans le temps, on ne va pas la suivre jusqu’à sa mort… Joris veut faire cinq tomes. Il pense boucler l’intrigue principale, qui est Cerise en fait. Plus les tomes vont avancer plus on va se rendre compte que c’est elle, le mystère. Après, est-ce que ce sera la fin de la série, on ne sait pas, mais ce sera la fin d’un cycle. Est-ce qu’on repartira ensuite ? Sûrement, mais on ne sait pas encore.

 

_ Sur un aspect plus concret… Le livre est un très bel objet très travaillé, mais du coup un peu cher, pour un bouquin jeunesse. Qui achète Les Carnets? Des adultes qui font des cadeaux? Des enfants qui viennent spontanément?
_ Je n’ai pas fait de statistiques, mais dans les gens qu’on rencontre, il y a vraiment de tout. Pas mal d’adultes qui l’achètent pour eux. Des adultes qui l’achètent pour leurs enfants ou leurs petits-enfants et qui le lisent en douce avant de l’offrir. Il  y a des enfants qui se le font offrir ou qui l’ont découvert en bibliothèque. Du coup, c’est très varié. Nous, on est super contents quand on a plein d’enfants. C’est majoritairement des lectrices de 12/15 ans mais il y a quand même des garçons.

 

_ Cerise, même si elle est entourée de copines, est la moins « féminine » des trois, la plus garçon manqué…
_ C’est pour ça que j’ai adoré le personnage, elle a un côté Gavroche. Elle est pas non plus garçon manqué, juste un peu aventurière, et moi je m’identifiais pleinement. C’est aussi un des principes sur lesquels on est d’accord avec Joris, on ne veut pas faire du Girly. Ce n’est pas un jugement de valeur du tout, mais on veut vraiment éviter les poneys et les paillettes. C’est une histoire d’enfant. Et c’est pour ça qu’elle a ce look un peu plus « débraillé ».
_ Une influence de Barbara Canepa?
_ Oui, et même dans les détails, dans les bouquins qu’elles dirigent avec Clotilde…

 

Les carnets de Cerise couvertures tome 1 et 2

_ Justement, ces petits plus qui font que le livre est un bel objet, ce titre bosselé, l’autocollant central, c’étaient vos envies ou des propositions de la collection?
_ C’est une réflexion, un travail commun entre nous, les auteurs et nos directrices de collection : Clotilde Vu et Barbara Canepa. C’est rare pour un premier album d’avoir un tel degré de finition. Nous, au début on aurait aimé aller encore plus loin, on voulait carrément que ce  soit un carnet. On avait fait des demandes de devis pour qu’il y ait un petit lacet qui le fermerait comme un journal intime. Bon, ça, c’était vraiment cher, ça aurait fait un prix de vente trop haut. Mais oui, elles ont ce souci du détail et tous les livres de la collection sont de beaux objets. C’est super plaisant. Et du coup, j’ai essayé de travailler la couverture dans ce sens là. Je m’étais dit que pour tous les autres livres de la collection, c’étaient des ornements, limite des tapisseries, donc il fallait que je fasse quelque chose qui s’inscrive là dedans en harmonie avec l’intérieur du livre. Ça c’est encore un travail commun, j’avais fait plein de propositions. Je savais que je voulais faire un médaillon central avec le titre, pour m’intégrer au reste de la collection. Je ne voulais pas être l’ovni de la collection. Barbara m’a montré un vieux bouquin, une vieille édition des Mille et Une nuits, avec un dessin central, en médaillon. Et tout autour des branchages stylisés. Ca a été un gros boulot de faire cette maquette. Et on est tous content de ce choix, c’est pourquoi on l’a décliné pour le tome suivant.

 

_ Pour revenir plus spécifiquement à vous, qu’est-ce qui fait qu’on vous retrouve plus dans l’univers jeunesse?
_ Je ne sais pas trop… Un concours de circonstances… En cherchant du travail, je ne me suis jamais adaptée à un style, je faisais un portfolio avec ce que j’aimais bien faire, et je le montrais à des éditeurs. Donc eux après ont trouvé que mon dessin correspondait à un univers jeunesse. C’est coloré… Mais ce n’est pas une volonté de ma part. J’ai fait des choses plus adultes, sur des collectifs… Et ça ne me poserait pas de problème de bosser pour quelque chose de plus adulte. Mais pour le moment j’aime bien avoir des héros jeunes, un univers qui visuellement me plaît, et des histoires qui peuvent aussi s’adresser au plus grand.

 

_ La bd de 7 à 77 ans….
_ Ca vient pas mal de nos influences respectives, on a pas mal de références communes. On est tous les deux super amoureux des romans d’aventure de Jules Vernes et des enquêtes d’Arthur Conan Doyle.  Les enfants ne lisent plus du Jules Vernes à l’école, c’est d’un tel niveau, et pourtant, à l’époque, l’auteur l’écrivait pour de jeunes lecteurs. Peut-être que ça joue un petit peu. Des aventures vécues par des enfants, qui peuvent complètement résonner pour des adultes. C’est ça qui m’intéresse.

 

 

 

LE BLOG D’AURELIE NEYRET

2 réflexions sur “Interview- Aurélie Neyret : le talent dans la simplicité

  1. Très intéressante, cette petite entrevue!! Il est grandement temps que je me procure ces Carnets de Cerise, tant pour moi que pour mon école!! ;^)

    Merci, et bonne année 2015!!

  2. c’est super intéressant ! Il y aura donc bien 5 tomes? Cerise, une petite Gavroche, c’est vrai… BONNE ANNÉE à toi, Yaneck !

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