Deux explorateurs lunaires, François et Emmanuel Lepage (Interview)

 

François et Emmanuel Lepage_ dédicace M'enfin 2014Photo: Librairie M’enfin- Rennes

Emmanuel et François Lepage, le voyage dans les terres australes mis en scène dans la Lune est blanche est votre second périple commun dans cette région du globe. Le premier voyage avait donné un livre et une bd, chacun de votre côté, pourquoi cette fois-ci avez-vous eu envie de ne faire plus qu’une seule œuvre, commune?

EMMANUEL: Quand nous sommes allés dans les terres australes, chacun avait fait son livre. François celui avec Caroline sur le Marion Dufresne, moi la bande dessinée. Mais néanmoins, quelques temps après, nous avons eu un projet tous les trois, une exposition qui a tourné un moment. C’est la première fois que les photos de François et mes dessins ont été rassemblés. Est-ce que ça nous a donné des idées, en tous cas on trouvait que ça fonctionnait plutôt bien.
Quand le directeur de l’institut polaire m’a proposé de partir en Antarctique, d’emblée j’ai pensé qu’on pouvait le faire François et moi. Sans savoir ce que ça allait donner, sans même savoir si François était disponible pour partir en Antarctique, j’ai posé la question à Yves. Immédiatement il a été emballé, et a pensé au Photographe de Lefèvre et Guibert. C’est un grand amateur de bande dessinée, la référence lui est venue immédiatement. On partait nous sur complètement autre chose, mais ça ne l’a pas effrayé du tout  et nous a donné la possibilité de le faire. Même si précisément, on ne savait pas ce qu’on allait réellement faire.

FRANCOIS: Moi je dirais… Au retour des iles de la Désolation, j’ai eu ce regret, en quelque sorte, qu’on n’ait pas associé plus nos travaux. Il y a eu l’exposition, mais je me disais que ce serait sympa de faire un livre avec Emmanuel. J’avais plus dans l’idée les travaux de Depardon et Titouan Lamazou, qui est plus un travail de réappropriation d’une œuvre graphique avec Titouan qui dessine sur les photos de Depardon. J’avais en vue ce travail là et je me disais que ce serait bien un jour d’associer nos deux pratiques. Quand Emmanuel m’a proposé de partir, c’était marrant -et je crois que tu le racontes dans La lune est blanche- moi je venais de faire un rêve où je me disais que j’avais le regret de ne pas avoir fait un livre avec Emmanuel sur ce voyage.

EMMANUEL: Oui, je l’ai écrit. « J’ai rêvé qu’on fasse ce livre ensemble ».

La vie de vos livre respectifs, Emmanuel tu en parles dans La lune est blanche. Ca donne une scène qui m’a beaucoup touché et qui vous met en scène, François, dans l’avion. Vous parlez du regard que vous avez sur la popularité du livre d’Emmanuel vis à vis du votre. Cette frustration, est-ce qu’elle a participé à ce désir de création commune?

FRANCOIS: Ce sentiment là, c’est un peu l’histoire de notre vie. Quand je suis arrivé au séminaire de l’IPEV, on est venu vers moi en demandant si j’étais le dessinateur. Et je répondais que le dessinateur était mon frère, que moi j’étais le photographe. Et c’était quelque chose qui ne m’était pas arrivé depuis des années. Quand j’étais un jeune adulte, les amis de la famille demandaient souvent si c’était moi qui dessinait, et je répondais que c’était mon frère Emmanuel.

EMMANUEL: Et moi, inversement, j’étais le frère de François, qui dessinait.

31034_MDufresne_couv.inddFRANCOIS: J’ai longtemps eu le sentiment de me présenter en négatif. Je ne suis pas moi, je suis quelqu’un d’autre. Et ça m’a fait un choc cette arrivée, je me suis retrouvé dans un passé qui me paraissait révolu. D’autant plus que moi j’avais choisi de devenir photographe et que j’étais connu comme tel, François le photographe, pas François le frère du dessinateur. Ca m’a remis dans une position de petit frère vis à vis d’Emmanuel qui m’a été assez douloureuse. En plus, durant ce séminaire, les gens parlaient beaucoup du livre d’Emmanuel et jamais du mien… C’est vrai que le travail qu’on a fait avec Caroline était un livre pas destiné au grand public. Mais il a évolué quand même par rapport au projet d’origine qui était d’en faire un livre juste pour les marins. Avec la puissance des moteurs et tout, parce que Caroline est une journaliste marine marchande, moteurs et cambouis. Quand moi j’ai ramené mes photos à l’éditeur, il a trouvé qu’il aurait été dommage de ne pas montrer ces aspects du voyage. On a donc décidé de mettre des cahiers photos dans ce grand reportage, qui a donné un livre très particulier mais qui n’a pas été diffusé du tout de la même façon, avec le même succès. Même si j’avais conscience que ce n’était pas le même livre, c’était difficile de toujours entendre parler du Voyage aux îles de la Désolation.
Et aussi, une certaine frustration parce qu’au départ, c’était moi qui avait entraîné un peu Emmanuel dans ce projet. J’avais ce sentiment de retourner dans son ombre, ce qui n’était pas très agréable. Mais ça m’a donné conscience aussi du challenge que pouvait être le fait de faire un livre avec lui, connaissant sa notoriété. C’est un auteur confirmé avec plus de 25 albums derrière lui, est-ce qu’on allait pouvoir marcher du même pas sur un projet commun, c’était la question que je me posais.

Emmanuel, cette scène de doute de ton frère, est-ce que ça a été facile de la mettre en scène dans l’album?

EMMANUEL: Facile non, mais je pensais qu’il fallait le dire, qu’il fallait le mettre en scène. C’est très étrange, parce que du coup ça me concerne intimement, mais puisque je dois le raconter je dois le mettre à distance comme une histoire. C’est un moment assez étrange. Je me saisis des mots de François, et je me dis qu’on va en parler. Mais comment et quand… A chaque fois, j’essaye de me mettre dans sa peau, pour savoir comment il va le raconter, comment il va le parler. Dans la réalité c’est pas dans l’avions qu’on a eu cette conversation. Je sais que François vis les choses comme ça, mais j’essaye de me l’approprier pour pouvoir le raconter. Comme je peux le faire sur d’autres plans.
Je sais que c’est comme ça qu’il le vit et pour moi ce n’est pas toujours très agréable non plus. Quand tous les gens viennent vers moi le dessinateur et que je sais que François est derrière moi, je peux te dire que je suis un peu dans mes petits souliers.

FRANCOIS: Mais j’ai totalement conscience que ce n’est pas un choix d’Emmanuel, que ça nous met mal à l’aise tous les deux. C’est aussi la thérapie du bouquin, quelque chose dont on avait conscience depuis plusieurs années et que l’on n’avait jamais réellement abordé. Le fait de faire ce livre, d’en parler aussi, ce sont des choses qui sont mises à distance et qui sont moins douloureuses. La notoriété d’Emmanuel ce n’est pas un problème pour moi. La difficulté c’est ce à quoi ça me ramène de notre enfance, pas au fait d’être moins connu que lui.

 

La lune est blanche extrait 1_ Emmanuel LepageParce qu’en plus ce week-end vous poussez le bouchon, vous venez dans un des paradis de la bande dessinée (NDLR: Quai des Bulles 2014)...

EMMANUEL: C’est ça… Le truc, c’est que à partir du moment où on fait un livre ensemble, je l’emmène sur mon terrain et là y’a pas équité. Parmi nos amis, dans la famille, je fais de la bd et François de la photo, point. Mais à partir du moment où j’entraîne François sur le terrain de la bd, il n’y a pas équité. François, il est le frère photographe d’Emmanuel. Évidemment, c’est à lui de faire le chemin, mais ça m’embarrasse quand même un peu…

François, est-ce que ces réflexions vous ont interrogé sur le métier de photographe? Est-ce qu’il n’y a pas un coût de la photo, qui empêche une diffusion aussi large que celle de la bande dessinée?

FRANCOIS: Non, non. Si vous voulez acheter une photo de François Lepage, ça coutera aussi cher qu’un poster du Voyage aux Iles de la désolation.
Par contre, en tant qu’auteur, on peut vendre seulement trente tirages originaux. C’est une question juridique. Là où un auteur de bd n’a qu’un seul original. Mais par ailleurs, les photos sont publiées, je peux décider d’en faire des reproductions, il suffit d’un éditeur.

Faisons donc une minute « publicitaire », le grand public qui veut acheter du François Lepage, où est-ce qu’il peut trouver ça?

FRANCOIS: Je n’ai pas d’éditeur qui fasse de tirage de mes photos. Enfin, je dis ça mais on travaille en ce moment avec un galeriste pour faire un tirage de tête de La lune est blanche et cet éditeur m’a proposé parallèlement de faire un livre de photos, Les ombres claires, qui sortira probablement courant novembre, et dans lequel il y aura une sélection de photographie beaucoup plus large que dans La lune est Blanche. Et aussi un texte sur la façon dont moi j’ai vécu ce voyage.

Je reviens un peu au livre lui-même. François, quelle place avez-vous prise dans la réalisation de cet album?

FRANCOIS: Déjà, ce travail c’est deux temps. Toute la préparation du voyage a été équivalente pour Emmanuel et pour moi. C’est un voyage préparé pendant un an avant le départ. Sur place, chacun travaillait de son côté et accumulait sa matière. On ne parlait pas du projet en lui-même. On a vécu ce voyage, récupéré ce que l’on pouvait prendre.
Sur le raid, j’avais un atout par rapport à Emmanuel, une plus grande facilité pour travailler. Il m’arrivait de lâcher le volant et de faire quelques photos.

EMMANUEL: Il y avait aussi la peur du tracteur. J’avais une telle charge derrière que si je lâchais le volant pour dessiner, je partais dans le décor. J’avais un partenaire juste devant moi, Nanard, qui je le savais, s’endormait au volant. Alors si je ne pouvais pas récupérer le truc quand il partait on envoyait tout le convoi dans la neige.

FRANCOIS: J’avais donc l’avantage de pouvoir lâcher le volant. Alors j’ai travaillé pendant le voyage. Et ensuite le travail a commencé pour l’editing, quand il a fallu choisir les photos. J’en avais ramené un bon millier.
Il y a eu deux difficultés: d’abord, une longue période de bateau, où là moi je ne peux pas descendre pour prendre un visuel du bateau, contrairement à Emmanuel qui peut se permettre de faire le tour. Donc un seul point de vue pour moi, que je ne peux pas déplacer. Et puis tout est loin. Je suis un adepte du grand angle, le zoom n’est pas mon propos. Du coup comment photographie-t-on cet espace qui est vaste, qui contient peu de détails et qui ne change guère chaque jour?

Ensuite, il y a le raid. Cette longue traversée de 1100 km à travers le continent au volant d’un camion. Les seuls moments où je peux travailler c’est quand je lâche mon volant et que j’ouvre la trappe pour monter sur la banquette et où je fais une photo de là ou de la portière ouverte. Ces temps sont très courts. Je n’ai demandé d’arrêter le raid qu’une seule fois. C’est très compliqué à faire, et on était déjà dans l’urgence, il ne fallait pas perdre de temps. Tout mon travail photographique, ça a été: qu’est-ce qu’on écrit de ce territoire vierge, qu’est-ce qu’on ressent? Ce voyage il est intérieur. En Antarctique, tout ce qu’on voit c’est des ombres.La lune est blanche

Quand je suis rentré avec toute cette matière c’est là qu’a commencé le travail d’écriture. Qu’est-ce que moi j’avais envie de montrer de ce territoire? Il était bien évident que je n’avais pas envie de présenter un travail comme sur le Marion Dufresne, dans l’esprit reportage, avec des portraits, des paysages et des animaux. Mon propos, c’était une vision plus contemplative des choses. J’avais envie de vraiment livrer ce qui m’importait. J’ai sélectionné une soixantaine de photos, mis de côté tout ce qui était illustratif, pour montrer la vision que j’avais envie de donner de ce territoire et de ce sentiment d’une certaine forme d’immobilité, d’immensité, une monotonie… Ecrire ce territoire et parler de ce voyage intérieur.

J’ai donc livré ces photos à Emmanuel, et c’est à partir de ça que lui a fait son travail. Pour ce choix, j’ai exclu toutes les photos humaines, et tout ce qui pouvait être illustratif. Il n’y a pas beaucoup de photos qui illustrent quelque chose.

EMMANUEL: La première chose que je demande à François, c’est de faire sa sélection parce que c’est à partir de ça que je vais faire l’histoire. Comment amener les photos, comment les intégrer. Je construis l’histoire autour des photos. C’est une histoire, pas un livre illustré de photos. Les moments contemplatifs, ils doivent se justifier.
Il n’y a que deux photos, que François avait d’abord sélectionné puis qui lui plaisaient moins ensuite, que j’ai tenu à garder parce que j’en avais besoin pour faire avancer le récit. Dont celle de la couverture. D’ailleurs,cette photo, François n’était pas convaincu de son intérêt mais moi j’en avais besoin pour le récit, comme une ouverture sur le monde des glaces (c’est le moment où l’on rentre dans le pack). Et le dessin de la couverture, moi je le trouvais anecdotique. Ce n’étaient pas nos choix initiaux pour la couverture. Mais le directeur artistique de Futuropolis, Didier Gonord, a vu le truc. Nous on avait pensé à la photo clé du livre, l’homme ombre qui marche. On pensait que ce serait une évidence, même si on avait une petite hésitation narrative, quant à savoir si cette photo n’en disait pas trop. Le personnage… On ne voit pas l’eau… Ca aurait pu être n’importe où.
Mais donc Didier nous fait sa à lui proposition, et il était vraiment convaincant.

J’aimerai vous entendre maintenant tous les deux sur la façon dont vous avez vécu cette expérience. Est-ce que vous aviez conscience que vous seriez l’un comme l’autre, des personnages de bande dessinée?

FRANCOIS: Pour moi non, parce qu’Emmanuel c’est mon frère, et que je ne me pose pas la question. Mais je me posais la question par rapport aux gens présents pendant le voyage. Emmanuel est très connu dans ce petit monde, parce qu’il a écrit le voyage aux îles de la Désolation que tous les hivernants achètent. Ainsi donc, tous ces gens savaient qu’un livre allait se faire. J’avais conscience que pour Emmanuel c’était une forme de pression. Ca ne devait pas être simple pour lui, que son rapport aux gens puisse être filtré par le fait qu’ils avaient conscience d’êtres les prochains personnages de la bande dessinée d’Emmanuel Lepage. Alors que moi, personne n’attendait rien. Je ne me posais pas cette question.

ELa lune est blanche extrait 2_ Emmanuel LepageMMANUEL: Quand j’ai accompagné le voyage aux îles de la désolation, sur le bateau, on m’interrogeait sur ce que j’allais faire. Les gens pensaient que je ferais une fiction, genre meurtre sur le Nil et c’est le colonel Moutarde qui a fait le coup.
A partir du moment où l’on me propose de partir en Terre-Adélie, au séminaire, les gens qui sont là savent que je vais faire la même chose. Parfois je lis que c’est le tome 2 du Voyage. C’est pas comme ça que je l’avais pensé, mais je m’en sers comme élément narratif. Je ne pouvais pas faire abstraction du fait que je n’étais pas dans le même rôle lors de ces deux voyages.
C’était une conversation que j’avais eu avec une amie réalisatrice, du fait que le rapport se modifie. Dans la Lune est blanche, les gens savaient que j’allais faire un livre sur eux, et donc il y avait une attente qui n’était pas présente lors du premier voyage. Et qui est d’autant plus forte que les gens ont non seulement lu le livre, mais l’ont apprécié. Je me suis donc dit qu’il fallait que je me serve de ça comme un élément narratif. Pour moi, c’est très important de dire d’où je parle. Je n’ai pas la prétention de me placer comme un élément extérieur, au dessus, sans prendre partie.- Cette illusion d’objectivité qu’on prétend trouver dans le journalisme et le bd-journalisme, qui paralyse énormément d’auteurs.-Parfois, j’ai du mal parce que je ne sais pas où se situe l’auteur.- Donc, je crée cette mise en abyme des gens qui me disent que je suis l’auteur du Voyage. Juste pour dire que je fais attention à ce qu’on me dit. Ca modifie les choses. Et je m’en sers. Ca fait partie des jalons, des difficultés qui vont se poser.

FRANCOIS: C’est marrant, ce que dit Emmanuel, ça me fait penser exactement à la photographie. J’y suis venu par le reportage. Et maintenant que j’ai vécu ça, que je sais comment ça se passe dans le reportage, je vois qu’il y a une part de mensonge. Les images spectaculaires de mon enfance, je sais comment on les fabrique. Il y a un contexte qui est exclu. Quand Emmanuel dit qu’il a besoin de montrer d’où il parle, c’est exactement la même chose pour moi. Je pense qu’il y a une relation entre ma démarche, où j’ai besoin de cette justesse qui ne montre pas nécessairement les choses spectaculaire, mais aussi le bord du cadre. J’aime bien le grand angle parce que ça situe ce qu’il y a autour de celui qui prend la photo.

Emmanuel, est-ce que ce livre, pour reprendre l’expression que tu évoquais, est le tome deux du Voyage aux îles de la Désolation, ou bien est-ce que c’est le tome 3 d’une histoire dont TU serais le héros? N’êtes vous pas devenus tous deux des personnages de bande dessinée à part entière?

EMMANUEL: Si, si. Mais c’est pour des raisons narratives. Et c’est rigolo pour les situations que ça crée dans la vie réelle, parce qu’on imagine qu’on est les personnages que l’on dessine. Ce qui est intéressant en faisant ce genre de choses, c’est que je n’ai pas envie d’être prisonnier du personnage que je dessine et que ça m’oblige à avancer, à aller ailleurs. Je vis ça comme des façons de m’alléger.
Je raconte ce récit en mettant le lecteur sur mon épaule. Que ça ne soit pas une salle de théâtre, mais qu’il soit sur scène avec nous. Et en l’informant de tout, même de l’intendance, du fait que ce soit l’IPEV qui paye le voyage. Parce que le point nodal du récit, c’était Dumon d’Urville, mais quand sur place on me fait remarquer que je ne vais pas parler de la base et que je confirme, il fallait avoir une réponse préparée. On choisit notre rêve plutôt que notre mission. Ce livre, c’est comment on a pas parlé de ce pour quoi on était là. La difficulté c’était d’en parler sans en parler. L’autre jour je rencontrais un journaliste qui trouvait le bouquin plus didactique, notamment sur Dumont D’Urville. Et en fait je prends deux pages pour dire comment je ne vais rien en dire de plus. J’en parle justement là parce que je ne le ferai pas après. Je plante le décor, c’est un jeu narratif.

C’est pour ça que c’est une énorme excitation à écrire l’histoire, comment embarquer le lecteur, lui faire des suspens, créer de la complicité. Le laisser deviner certains trucs, anticiper, et l’entraîner ailleurs. Ce jeu avec le lecteur, c’est vraiment le plus important. D’un côté je peux raconter, sur le raid par exemple, que l’avion qu’on aurait pu prendre s’écrase, avec les gars sur le raid qui connaissent bien le pilote. On est témoin de ce moment tragique qui lui aussi raconte l’antarctique. Et à côté de ça, à chaque fois que j’allumais la machine je me retrouvais dans la peau de Luke Skywalker en mission pour l’Etoile Noire. Et je me mets à dessiner des séquences de Star Wars. Ca rythme l’histoire. C’est le jeu, c’est la vie.

La lune est blanche extrait 3_ Emmanuel Lepage

François, ça fait quel effet de devenir sujet, quand on est plutôt derrière l’objectif?

FRANCOIS: Je me rends pas vraiment compte. Cette bande dessinée, je n’ai pas pris conscience qu’elle allait être publiée. Le travail qu’on a fait ensemble, j’ai pris conscience de ça il y a trois semaines, un mois, lors d’un repas avec l’éditeur pour boucler l’album. C’est là que je me suis rendu compte que ce livre allait être publié, que cette histoire on allait en parler. Cette intimité, j’allais la partager avec des milliers de personnes.

Parce qu’il vous en fait dire des choses intimes, sur vos doutes sur la photo, notamment.

FRANCOIS: C’est ça. J’ai livré à Emmanuel ma correspondance avec ma compagne. Alors bien sûr on a enlevé tout ce qui ne concernait pas le livre, mais je n’avais pas conscience, et je n’ai pas encore conscience. Quand on est photographe, c’est une façon bien évidemment de se retrancher derrière l’appareil, alors ça reste pour moi quelque chose d’encore abstrait. Peut-être l’année prochaine on pourra en reparler.

EMMANUEL: C’est des choses que j’ai dites à François. Qu’il allait lui falloir régler certaines questions, parce que si à ce moment-là de la discussion on était quatre autour du bouquin, un mois plus tard on serait au moins 50000…
Mais je trouve que c’est une obligation à avancer, à se débarrasser de certaines choses. L’impression d’avancer avec des cailloux dans les poches qui nous alourdissent, nos petits tas de secrets. Et les livres c’est une façon de mettre tous ces petits cailloux dans des sacs, sur le bord de la route, que des autres se l’approprient, que ça les aide peut-être sur leur chemin. Moi je ne sais jamais ce qui va se passer avec un livre. Tu me demandais ce que ça fait d’être un personnage, moi je suis ailleurs. Le moment où le livre devient une réalité pour le lecteur, moi je suis dans autre chose. Dans un entretien, je suis obligé de parler de quelque chose qui pour moi appartient au passé.
Mais c’est pas ce petit tas de secrets qui nous définit. J’ai fait une psychanalyse pendant des années, et j’ai eu peur au début de ne plus dessiner. Comme si je dessinais parce que j’étais malheureux. Aujourd’hui je me dis, quelle bêtise… J’aime bien une autre image, si tu permets.

L’acte de créer c’est comme un chasseur qui chasse dans la nuit, et qui tire une proie sans la voir et sans savoir ce que c’est. Un livre c’est un peu ça.
Hier on me donne un mots, assez long, écrit sur un flyer. Une éducatrice qui me dit qu’elle a travaillé avec des jeunes de foyer, en grande désespérance. Elle écrit qu’elle leur a fait découvrir ma bande dessinée, alors qu’elle même n’est pas lectrice de bd. Et que donc, pendant ces quelques jours, les enfants ont eu une meilleur vision d’eux-mêmes. Et c’est exactement ce genre de réactions que je n’attends évidemment pas. Mais j’accueille ça comme un cadeau. Je lâche quelque chose, les gens s’en saisissent et font leur chemin avec. Cette découverte du livre, je l’ai eu avec Voyage aux îles de la désolation et Muchacho, on en avait parlé l’an dernier. Et c’est merveilleux. François était un peu inquiet, mais je lui ai dis qu’on allait récolter les fruits de ça.

FRANCOIS: Je me rends compte trois semaines plus tard, que petit à petit je mets ça à distance. Ca me permet d’essayer de comprendre ce qui peut être douloureux pour moi et de faire la part des choses. Et même depuis hier, à force d’en parler, ça me concerne de moins en moins, je me sens libéré de ça.

La lune est blanche extrait 4_ François Lepage

Pour conclure cet entretien, l’un comme l’autre, quels sont vos nouveaux projets?

FRANCOIS: Moi, c’est marrant, mais je suis sur un projet qui est dans la continuité de ce que j’ai commencé dans le voyage dans les terres australes. Parce qu’ensuite on m’a demandé de faire une mission sur les espaces protégés de France, puis de partir en Antarctique. Et je suis parti cette année dans le canal du Mozambique, sous un projet qui s’appelle Réserves, et qui revient à ce dont on parlait aussi. Je me suis rendu compte qu’en travaillant sur les espaces protégés, contrairement à ce qu’on peut faire en travail de presse, où on est porté par les évènements, quand on se retrouve face à des territoires comme ceux-là, on se retrouve vraiment face à soi-même. Ca demande de retrouver son centre de gravité, comment on se place dans un territoire. Et ça renvoie à des choses très intimes, comme ce qu’on a pu vivre en Antarctique. Et avec un peu de recul je me rends compte que ce n’est pas pour rien que j’ai appelé ce travail Réserves, parce qu’il y a cette part d’intimité, cette part honteuse de nous-mêmes. Je ne sais pas vraiment où ça me mène, mais dans cette volonté de travailler sur de nouveaux espaces protégés et isolés, c’est aussi une façon de travailler sur de nouveaux espaces personnels.

EMMANUEL: Moi je suis en train de réfléchir à un livre autour d’Ulysse, une fiction cette fois. Que je dois commencer prochainement. Avec Sophie Michel, la scénariste d’Oh les filles, et avec René Follet, l’illustrateur belge très connu. Ca faisait très longtemps qu’on avait envie de faire des choses ensemble, tous les deux.
Et pour l’anecdote, j’ai deux enfants, Ana et Ulysse. J’ai fait les voyages d’Ana et très logiquement mon fils m’a demandé quand je ferais les voyages d’Ulysse. Bon, c’est déjà fait mais voilà… Je ne sais pas trop comment on va faire ça, mais il y aura des digressions sur le personnage mythologique, mais ce sera une histoire qui se passera à la fin du XIXe siècle.

 

Merci à tous les deux.

Le site internet de François Lepage

 

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