Gavrilo Princip (Vendredi Chronique)

Gavrilo Princip

Titre: Gavrilo Princip- L’homme qui changea le siècle
Auteur: Henrik Rehr
Editeur: Futuropolis
Date de publication: Juin 2014

 

L’Histoire que l’on nous enseigne traite souvent des grands mouvements, des dynamiques. C’est nettement plus pertinent que de s’intéresser aux cas particuliers aux rois, reines, tel ce que nous proposent les rares émissions radio ou télé sur le sujet. Pourtant, il est parfois bon de changer d’échelle, de se rapprocher pour se focaliser sur un évènement. Surtout quand cet évènement a juste changé toute la face du XXe siècle.

 

28 Juin 1914. Le prince héritier de la couronne d’Autriche-Hongrie est assassiné en pleine rue à Sarajevo par un nationaliste Serbe, Gavrilo Princip. De ce double coup de feu, la guerre va saisir tout le continent européen, puis le monde entier. Cet homme, l’Histoire n’y fera plus guère attention, son nom sera à peine cité. Il est devenu un concept, une idée. Pourtant, il y a une histoire, à raconter, celle du traitement des slaves du sud par les Ottomans puis par les Austro-hongrois. Quand la lutte pour le destin d’une Nation, bouleverse celui de la planète entière.

 

Cela faisait un petit moment que je ne m’étais pas vraiment enthousiasmé sur une sortie Futuropolis. Beaucoup d’albums très particuliers, peu de sujets parvenant réellement à me toucher. Mais ça y est, je le tiens, mon coup de coeur. Je l’ai lu d’une traite, sans m’arrêter, et pourtant il est sacrément épais (PG, tu n’aimeras pas, il n’y a pas de numéros de pages). Mais Henrik Rehr, par ses choix narratifs, par ses choix graphiques, m’a complètement emporté.

On ne mesure pas assez à quel point le destin du monde repose sur les épaules de ce jeune homme. Sans la mort de l’archi-duc, l’Autriche ne déclare pas la guerre à la Serbie, La Russie ne déclare pas la guerre à l’Autriche, l’Allemagne ne déclare pas la guerre à la Russie, et la France ne déclare pas la guerre à l’Allemagne. Le jeu des alliances qui emporta la paix en Europe, n’aurait pas joué ainsi. Alors, bon, ne chargeons pas Princip outre mesure. La France la voulait cette guerre, de toute façon. L’Alsace et la Lorraine étaient à reconquérir. En quarante ans, les effectifs des armées des deux côtés du Rhin avaient doublé. Il y avait des armes prêtes chez les marchands de canons, il fallait qu’elle serve. Mais donc, l’Histoire retiendra que c’est cet homme, Gavrilo Princip, qui a tout fait basculer.
Ce qui est intéressant, c’est que l’auteur s’attache à nous raconter comment on en est arrivé à ce moment là. Il ouvre d’ailleurs sur des reproductions de photos de l’époque, ou de dessins. Pour nous rappeler que le destin sera immuable et qu’on arrivera à une scène très précise. Mais après cela, il nous raconte les histoires parallèles des deux protagonistes, François-Joseph et Gavrilo. Evidemment, on se prend rapidement d’empathie pour le jeune serbe, même si sa rhétorique anarchiste pourra venir en chatouiller plus d’un. Autre élément technique intéressant, Rehr parsème son récit de citations d’époque, ou d’auteurs ayant inspiré les évènements qu’il décrit. Il transmet une ambiance. Ce que le Chancelier Bismarck nomma la « poudrière des Balkans », concept si véridique qu’il n’en trouva sa conclusion que dans les années 1990 et la guerre civile en Yougoslavie. On suit l’évolution des différents personnages, la radicalisation des jeunes Serbes, pendant que l’Archiduc mène sa vie d’héritier royal. L’auteur nous décrit tous les rouages complexes qui se mettent peu à peu en branle, sans jamais nous perdre, sans jamais s’avérer ennuyeux. Il fait de la vie de Princip un roman, avec ses conspirateurs, ses dénonciations, ses attentats manqués et ses doses de poison.
Comment en vouloir à Gavrilo Princip et aux siens? Comment leur en vouloir d’avoir essayé de libérer leur peuple? Ils n’imaginaient pas ce qui allait se déclencher. C’est peut-être le seul élément manquant. Comment tous les acteurs côté serbes, ont-il pu ignorer le jeu des alliances à venir. Il me semble qu’on ne le comprend pas assez bien.

L’autre grande force du récit de Henrik Rehr, je vous le disais, ce sont ses choix graphiques. Le trait est fin et vise à l’essentiel. Les détails inutiles pour remplir la page, ce n’est visiblement pas son mode opératoire. Même si les fonds semblent flous, il les remplit toujours avec justesse, exactitude, en choisissant parfaitement ce qu’il souhaite mettre en avant.
Et puis il y a sa maîtrise du noir et blanc. Parfois, ses cases sont tellement sombres, qu’on les dirait dessinées sur du papier à gratter, ces feuilles noires qui laissent apparaître du blanc lorsqu’elles sont entamées. Le noir est très présent dans la vie de Gavrilo, comme si l’auteur avait voulu donner une teinte au destin du personnage. A contrario, j’ai trouvé les planches consacrées à l’Archiduc très claires, très lumineuses. Je ne peux imaginer qu’il n’y ait pas une volonté parfaitement maîtrisée de la part de l’auteur.

 

Que c’est bon de s’enthousiasmer pour une lecture. De ressortie en ayant le sentiment d’avoir lu un album qui magnifie ce qu’est la bande dessinée, une utilisation parfaitement conjointe du texte et du dessin. Du fond et de la forme. Vous aurez tout ça dans ce livre, et en plus vous vous instruirez. Ce siècle de ténèbres qu’a été le XXe siècle a une origine. Henrik Rehr nous y plonge.

Gavrilo Princip_ plancheLogo top bd18.5/20

2 réflexions sur “Gavrilo Princip (Vendredi Chronique)

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s