Interview Jérémy Le Corvaisier: Une plume trempée dans le cynisme?

Jérémy Le Corvaisier

Jérémy, tu n’es pas venu immédiatement à la bande dessinée. A l’origine, ton orientation était même toute autre…

_ Avant de faire Fastermarket, je voulais faire un film, un film qui n’ a pas abouti. Le fait de ne pas réaliser ce projet m’a amené à revenir au dessin, m’a permis de revenir à la narration et ça m’a poussé à écrire un scénario pour le média bd.
_ Cela fait longtemps que tu dessines ?
_ Je pratique le dessin depuis très longtemps. J’ai une formation en arts appliqués, beaux-arts, mode même, un peu mais que j’ai abandonné très rapidement. Mais du coup j’ai fait différentes choses, une ligne de coussins brodés, par exemple, mais ça m’a vite fatigué. Et je pratiquais la vidéo en parallèle. C’était un moyen d’avoir pas mal de libertés, pas mal d’axes à exploiter. Du coup j’ai fait de la vidéo à foison. C’était très improvisé, je prenais quelques personnes, je faisais de la musique en même temps, je faisais des montages… Je savais pas exactement ce que je faisais, mais je le faisais. Et petit à petit il y a eu une ambiance qui s’est dégagée, dans mon travail. J’ai essayé d’exploiter ça et petit à petit je me suis mis à écrire. J’ai fais un moyen métrage, qui s’appelait 1979-2019, autoproduit. Ca a été vraiment ma première expérience d’écriture. Ca a été une expérience. Ce n’était pas quelque chose de vraiment abouti, mais ça a pas mal posé les bases de mon univers.
Après ça, j’ai voulu écrire plus précisément, pour partir sur l’écriture d’un film. J’ai passé pas mal de mois à écrire et j’ai trouvé ça très long, surtout pour un projet dont tu n’es pas du tout sûr qu’il se fasse. Je me suis lassé avant même d’aller proposer mon projet. Du coup, j’ai fais quelques demandes mais ça n’a pas aboutit. Le cinéma ça demande beaucoup de gens, beaucoup de réseau, et moi je n’avais pas l’âme de chef nécessaire à ça.Les inrocks n°834_ Le Corvaisier
Après avoir abandonné, je me suis remis à dessiner, j’avais besoin de produire rapidement, d’obtenir un résultat concret. J’ai rapidement retrouvé montrait d’avant, que j’ai affiné, et j’ai produit à foison. Assez rapidement j’ai proposé mes dessins à la presse, ce qui m’a permis de passer dans les Inrocks, sur quelques numéros. Et j’ai eu envie de passer à la bd, j’avais un trait qui s’y prêtait. Et ça me permettait de revenir à la narration.
_ Tu avais besoin de raconter une histoire de bout en bout?
_ Oui, voilà. Ca me permettait de tout faire. Mais au départ, ça me faisait un peu peur, je n’avais jamais fait de bd. J’avais jamais essayé. Du coup, je tâtonnais un peu. J’écrivais pas. Je faisais le dessin en même temps que j’écrivais. J’avançais les scènes, et au bout de vingt pages, j’ai pris un peu de recul, et l’histoire se racontait mal. Y’a une façon de raconter dans la bd, et ça allait trop vite, ou pas assez. C’est un rythme à trouver qui a été difficile à trouver au départ. Les premières pages ça a été laborieux, mais j’ai fini par trouver le rythme.
_ Tu as tout fait tout seul ? Ton projet, tu l’as amené terminé aux éditeurs, ou tu as bossé avec eux sur le contenu ?
_ Je l’ai fait en entier. Déjà, je savais pas si j’allais y arriver, j’avais pas l’assurance, sur cette première bd. Et comme j’avais pas mon histoire, pas de scénario écrit…. Et puis j’avais envie d’expérimenter ce médium d’abord, de me faire une patte… Au départ je pensais faire 90 pages et je trouvais ça beaucoup. Résultat, j’en ai fait 250. Mais comme je n’avais pas de scénario, je rajoutais, je corrigeais ce qu’on ne comprenait pas, et je me suis emporté.
_ Tu as repris tes planches ? Tu es revenu en arrière pour éclaircir ton propos ?
_ Ca m’est arrivé. Soit je rajoutais des planches entières, pour rajouter à la narration, soit je rajoutais des cases. Le fait de ne pas partir avec une assurance sur ce médium, je me suis dit que ce serait bien de faire une mise en page informatique. Ca me permettait case par case de changer les choses, pareil pour les bulles. Les textes, c’est pas à la base quelque chose que je maîtrise bien, et ça me semblait de placer les bulles avant de savoir ce que j’allais dire. Et du coup ça m’angoissait. Tant de pages, au scénario, sans savoir si ça fonctionnait sur le dessin… Et j’ai trouvé ce système de bulles informatiques. C’était pas facile de savoir si ça allait marcher, mais finalement ça collait plutôt bien à mon graphisme, du coup ça m’a donné une liberté importante dans l’écriture. Ca me permettait d’avancer dans mes dessins. Parfois je faisais trente planche sans savoir ce qu’ils allaient dire. Je créais juste des attitudes, des impressions de ce qui allait potentiellement se passer. Et quand j’avais ça, ça me permettait de placer mes dialogues. Et ça m’a donné du recul par rapport à ce qui était déjà à l’image, ça m’a permis de ne pas être redondant dans ce que je racontais. Du coup ça permet de créer un décalage, qui allait bien avec la tonalité de ma bd qui est assez absurde.
_ Comment en es-tu venu à être publié ? Tu es édité par les enfants rouges, une petite structure encore assez peu connue dans le monde de la bd, comment vous vous êtes rencontrés ?
_ Moi j’avais connu les enfants rouges par le travail de David Snug, qui est édité chez eux. Je connaissais son travail musical et j’ai rapidement été amené à regarder ce qu’il faisait en bd. Ce qui m’a permis de me dire que c’était un éditeur qui portait un certain engagement et un certain équilibre. Des bds historiques, des polars, ou des choses plus « indépendantes », en marge. Du coup je leur ai proposé mon projet, assez rapidement ils ont prit le projet.Logo les enfants rouges
_ Ils ont tout prix comme tel, ou bien ont-ils demandé des modifications ?
_ Il y a eu quelques modifs de typographie, j’avais fait un choix assez radical, par rapport à mes partis pris graphiques, de partir sur une typo très informatique, mais c’est vrai que c’était un peu froid, trop brut. Y’avait ce point là. Une ou deux modifs sur les planches, pour éclaircir quelques passages. L’ensemble z été pris.
LE point important c’était qu’en étant sur une première bd, d’arriver avec 258 pages couleurs, c’était un budget. Alors on a essayé de trouver un compromis, de placer deux planches par page. Ca permettait une économie de coûts, mais il fallait aussi que ça fonctionne graphiquement, dans le découpage. Et comme la plupart des planches ont été pensées en enchaînement de séquences de personnages, fonctionnaient par groupe de quatre, sur l’ensemble ça fonctionnait. Il y avait une géométrie qui s’est formée… La charte graphique reposait sur des bases restreintes, avec une certaine géométrie dans les planches, il a toujours été possible de créer une cohérence, et donc une uniformité. Et ça apportait un plus, une densité dans les planches, qui renforce le côté oppressant de l’histoire.
_ Un format à l’italienne, précisons-le, avec deux planches par page…
_ Oui, voilà. Est-ce que l’œil va s’arrêter à la bonne case ? Mais sur les premières planche, le mouvement de tête se fait bien, du coup c’est un exercice qui se fait. Comme avec son premier manga…

fastermarket
_ Pour arriver au fond de l’album, Fastermakert est un polar autant qu’une chronique sociale, avec un ton très dur, tu avais besoin de sortir quelque chose ? Une telle dureté ? Tout ce qui peut être pire adviendra.
_ C’est une tonalité, dans ma façon de raconter. A la base, le milieu de la grande distribution, c’est quelque chose que je connais bien. Vu mes pratiques, j‘ai toujours besoin d’un travail alimentaire, qui fini parfois par durer. J’étais caissier, je suis resté à la base… C’est un boulot épuisant, déprimant, mais qui nous amène à nous confronter à tout un tas de gens, la hiérarchie, les collègues, les clients. Ca m’a beaucoup inspiré dans ma façon de raconter. Ma vision artistique, dans ce microcosme où tout doit fonctionner très vite, avec une considération de l’autre pas élevée… C’est l’usine… Et ça m’a un peu formé dans ma façon de raconter. J4ai pas voulu raconter les gens que j’ai connu, mais j’ai poussé le misérabilisme de ces situations jusqu’à les rendre absurde. Je ne voulais pas avoir pitié des gens. Au travail je suis beaucoup plus empathique, ça me touche, ça m’angoisse de voir à quel point les gens subissent ce qu’ils font. Mais je ne voulais pas raconter ça de cette façon. D’où le parti pris cynique sur ce monde, qui me permets de placer un peu d’humour même si ce n’est pas facile.
_ L’aspect polar… L’album commence par un meurtre qui amène un policier lui aussi très spécial dans l’histoire, tu as composé ça comment ?
_ Le polar c’était une forme. La chronique « sociale » c’était bien mais j’avais envie d’amener autre chose, un fil rouge qui amène du suspens là dedans. Une envie de continuer la lecture. Et le polar y’a tellement de façons de le raconter…. Je suis parti sur un meurtre, mais je ne savais pas combien il y en aurait ni qui tuerait. Et c’est en développant les personnages que tout ça c’est tissé.
_ Tu es frustrant, parce que tu ne proposes pas de scène de résolution classique, « vous êtes le coupable parce que ». Bon, il y a un personnage vers qui on doit pouvoir se tourner…
_ Les gens qui le lisent ont envie de relire le bouquin pour voir les indices, et il y en a quelques uns. Ca, c’est pour les morts de femmes, juste. Mais ce n’était pas la finalité de l’histoire de trouver le coupable, mais ça allait avec le désengagement des policiers. Qui eux aussi ne font rien sur ce cas. Et ça permettait d’introduire le policier poète, ça l’inspire…
_ Et tu introduis une ambiguïté, grâce à ton système de phylactères, on pourrait presque penser qu’il est schizophrène et qu’il est le tueur.
_ J’avais envie de cette confusion, c’était l’idée.
_ A quel moment tu as défini ton coupable ?
_ A la moitié, à peu près. J’ai développé les planches par personnages, indépendamment les uns des autres. Et puis il y a des liens qui se sont tissés, ou qui sont apparus nécessaires. Petit à petit tout se faisait, et je me disais que j’allais axer sur l’un ou l’autre. Après il y a eu un montage des planches, donc ça m’a permis de faire un montage comme en vidéo, pour trouver le rythme exact de la bd.
_ Est-ce que tu as ressenti de l’empathie pour tes personnages ?
_ Tous… A chaque fois que je passais du temps sur un, je m’immergeais avec lui, malgré la distance de l’écriture. C’était pas facile de trouver le juste milieu entre l’empathie et la cruauté. J’ai pris du plaisir avec chacun. Mais je n’ai voulu sauver personne, c’est certain. Fredoche, le policier adjoint, c’est le plus « pitchou », on pourrait avoir un peu plus de tendresse pour lui. Et en même temps c’est ça qui le rends minable.
J’aurai pas pu trouver ce ton en faisant des films. C’est très caricatural, ça aurait fait un mauvais film. Mais le trait et le médium permettent de pousser le médium et de les assumer. En film, ça ferait un navet.
_ Ton dessin me fait penser à la bd indépendante américaine. Tu t’es nourri de ça ou c’est une coïncidence ?
_ Oui… En même temps j’ai pas une énorme culture bd, j’y suis venu plus tard. Mais je pense plus à des dessins animés, Simpson, South Park. C’est assez ça qui m’a donné ce trait. Quand je me suis intéressé à la bd, rapidement ça a été Chris Ware, Daniel Clowes, LE trait me parlait, et aussi la façon de raconter. J’ai découvert l’outil grâce à eux. Avant j’avais de vieux restes de gamin, j’en ai lu de la bd. Mais je continue de découvrir… Je m’intéresse à de plus en plus de choses. Mais j’ai encore énormément de choses à découvrir.
_ Et donc, maintenant que Fastermarket est sorti, tu es déjà sur un deuxième projet ?
_ Oui, c’est déjà en cours, y’a un bon tiers de fait. Je reste sur le même type de dessin. C’est naturel pour moi et ça me permet d’être rapide, je n’ai pas la patience pour tenir longtemps sur les planches. Mais j’essaye d’apporter un plus, sur les fonds notamment. Sur Fastermarket, souvent, c’est juste un aplat, là, je travaille un peu plus, pour avoir plus d’ambiances différentes. C’est plus détaillé, plus précis . Je pense que ça apportera un plus. Et comme le contexte change, c’est un village forestier, avec une ambiance hommage à Twin PEaks de David Lynch…
_ C’est déjà signé ? En discussion ?
_ En discussion… Vraisemblablement chez les enfants rouges. Mais rien n’est signé, alors je reste prudent.

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4 réflexions sur “Interview Jérémy Le Corvaisier: Une plume trempée dans le cynisme?

  1. Merci à toi. J’en ai encore une ou deux en stock. Dont un auteur qui fera TRES plaisir à la blogosphère. La semaine prochaine, peut-être…

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