Vois comme ton Ombre s’allonge (Mardi Chronique)

Vois comme ton ombre s'allonge

Titre: Vois comme ton ombre s’allonge

Auteur: Gipi

Editeur: Futuropolis

Date de publication: Janvier 2014

Lorsque j’hésite longuement, avant d’écrire une chronique, lorsque le livre reste longtemps dans ma case « à chroniquer », dans ma bibliothèque, souvent je m’interroge. Et souvent, je réalise que je n’ai rien à dire sur le livre en question, que je repousse l’échéance sans accepter de renoncer. Et donc, je m’abstiens. Mais si je retrouve ce sentiment, au moment d’écrire mes premières lignes pour cet album là, ce n’est pas pour la même raison. Si j’ai eu du mal à me mettre à vous parler de Vois comme ton ombre s’allonge, c’est par peur. Par peur de ne pas être à la hauteur de l’ouvrage et de son auteur…

Sur une plage, un homme se sent mal. Un appel au samu, le voilà à l’hôpital. Mais le malaise n’est pas physique, il est psychique. Silvano Landi dessine, mets en scène deux obsessions: un arbre mort et une station-service. Il est emmêlé dans ses souvenirs, a du mal à retrouver qui il est. Et on plonge avec lui dans ce doute, dans cette incompréhension, avec l’espoir de parvenir à démêler un peu l’écheveau.

C’est un ouvrage impressionnant qui nous est proposé là par les éditions Furutopolis. Gipi, son auteur, fait le choix de multiplier les expériences graphiques différentes, ce qui ajouté à une narration déconstruite, achève de nous perdre nous, lecteurs, comme est perdu le personnage de Silvano. Lire cet album est une expérience, devoir le chroniquer, le décortiquer, en est une autre. C’est mettre des mots ordonnés, sur des sentiments qui nous arrivent en ordre dispersés. C’est presque vouloir rendre claire une démence. Presque un pêché d’orgueil.  Et pourtant, je vais m’y essayer.

On distingue deux époques différentes, deux trames narratives, dans cet album, liées entre elle par, on peut le supposer, une ascendance entre les deux personnages principaux qui portent le même nom. Le premier Landi est soldat de la Grande Guerre, celle des tranchées et des offensives meurtrières pour gagner cinquante mètres de terrain sur l’ennemi. Il va devoir traverser le no man’s land, s’approcher des lignes ennemies, avec un de ses frères d’armes. Pourquoi, on ne le sait pas. De toute façon leur mission est un échec. Ils resteront bloqués au pied d’un arbre décharné, à portée des mitrailleuses allemandes. Et ce Landi là écrit des lettres à sa femme, une femme qu’il aime et à qui il raconte tout. Des lettres qui ont visiblement été redécouvertes par un de ses descendants, presque un siècle plus tard. Un homme qui va s’accrocher à elles plus que de raison, au point d’en garder une trace obsessionnelle dans sa démence. La station-service que j’évoquais plus haut, vous découvrirez dans le livre à quoi elle fait référence précisément. Sachez juste qu’elle renvoie, me semble-t-il, à la façon dont certaines personnes peuvent vivre la démence d’un proche. Et donc, ce passé qui est celui de sa famille, mais pas le sien, semble violemment perturber Silvano Landi, comme s’il devait porter le poids du passé familial, la faute originelle. Ce qui fait écho en moi à ce que le romancier Alexandre Jardin peut dire de son grand-père, chef de cabinet de Pierre Laval en 1942, une souffrance qu’il n’a pu terrasser que par l’écriture. Landi est écrivain, mais ce poids, lui, l’empêche d’écrire. Il ne peut que souffrir, jusqu’à se perdre lui-même. Jusqu’à ce que son esprit ne fasse plus qu’un avec le souvenir de son aïeul?

Vous le voyez bien, j’imagine, ce récit est d’une complexité assez impressionnante, et je ne peux que poser des hypothèses, faire preuve d’un peu d’humilité dans mes interprétations. Mais je vous l’ai dit, en plus, ce propos est soutenu par des expérimentations graphiques qui parviennent à nous perdre d’une manière incroyable. Gipi mélange tout, du dessin très simple au stylo-bille, des aquarelles sur papier à gros grain, des aquarelles sur papier fin, pour que la matière elle-même soit un des acteurs de cet ouvrage. Cette succession de styles différents crée une désorientation, qui est juste un des symptôme de la démence. Lire ce livre, c’est aussi vivre une expérience…

Voilà, je m’arrête là. A la fois convaincu de ne pas avoir percé guère plus loin que la surface du livre, à la fois content d’avoir réussi à en dire autant. Ce livre ne fera pas l’unanimité, ne parlera qu’à certains esprits, prêts à faire de la bande dessinée une expérience plus qu’une lecture. Et dans dix ans, quand j’ouvrirai à nouveau ce livre, je sais que j’en percevrai encore tout autre chose. Si vous êtes prêt à tenter ce voyage, alors n’hésitez pas. Vous en ressortirez inconfortable, dans l’incompréhension, mais pas forcément moins bon qu’avant.

LA BLOGOSPHERE EN PARLE

Depuis le cadre de la fenêtre

Marie Rameau

Sin City

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14 réflexions sur “Vois comme ton Ombre s’allonge (Mardi Chronique)

  1. Pingback: Gipi – Vois comme ton ombre s’allonge | Sin City

  2. Je me suis totalement reconnue dans ton post ! Par contre le doute m’a effleuré concernant son aïeul … N’est-ce pas une vision fantasmée de Landi ? La réalité de la vie de cet aïeul n’a-t-elle pas été déformée ? N’y a -t-il pas greffé beaucoup de lui même ?

  3. Excellente question… C’est une hypothèse que je n’avais pas envisagé, mais qui se tient tout à fait. A réfléchir en relisant le livre. ^^

  4. Je pense que ceux qui pourraient en dire du mal ne l’ont même pas fini. Ceux qui sont allés au bout ne peuvent qu’avoir aimé

  5. Pas nécessairement. J’ai un client (je suis libraire) qui n’avait rien compris et j’ai du lui expliquer entièrement l’album. Et je connais quelqu’un qui a trouvé ça très beau graphiquement et mais que l’histoire a ennuyé.

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