Quai des Bulles 2013: Interview Coyote, mercenaire au coeur tendre

 Coyote

mercenaire au coeur tendre

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Coyote bonjour à toi. On est à Saint Malo, et tu reviens avec un dixième album de Litteul Kevin. 23 ans d’existence, c’est un gros parcours, aujourd’hui, dans le monde de la bd. Comment tu vis ça? D’être toujours là?

_ J’en sais trop rien… une grande fierté d’être toujours là, mais je ne sais pas si je dois me situer dans les dinosaures, dans les institutionnels. Je me vois toujours comme un jeune auteur, mais ce qui est terrible, c’est que tous les jeunes auteurs de mon âge ont plutôt blanchi des cheveux, ces derniers temps. Mais non, je suis juste content d’être là, d’en vivre encore, de faire parfois parti d’un noyau dur. J’ai bien conscience que 25 ans de carrière, ça fait de la bouteille, déjà, et qu’arriver à un numéro 10, c’est bien.

_ Et le changement d’éditeur? Fluide Glacial a une image, sur l’humour, plus caustique, le Lombard une autre, est-ce que tu penses que ce changement d’éditeur te représente aussi?

_ Je ne vais pas m’identifier à une maison d’édition, je vais là où le vent me porte. C’est pas une maison qui va m’intéresser plus qu’une autre. Là, c’est les yeux de François Pernot. Je fuyais plus Fluide qu’autre chose. C’était une mauvaise période pour Fluide, je ne m’y retrouvais plus, je n’y retrouvais plus mes marques, mes amis. Bref ça a été un moment où j’étais pas bien, où il fallait que je parte. Je suis un mercenaire. Donc après peu importe. Il faut quand même que la caserne soit noble, que la guérilla soit noble pour y aller, mais c’est pour ma gueule de toute façon, c’est moi le mercenaire. Le Lombard avait une réputation de maison certes noble mais un peu poussiéreuse, j’y suis arrivé avec les voisins du 109. Prétentieusement, je me présentais comme le « sang neuf » du Lombard, je voulais être le premier, celui qui amène des gens derrière lui. Certains ont signé au Lombard parce que j’y suis allé. Je suis allé là où le vent m’a porté, je n’ai pas cherché ni le pognon ni la gloire, juste des gens avec qui je pouvais être bien, et François Pernot me plaisait bien, voilà.

Litteul Kevin tome 10_ On en vient au dixième album, qui vient de sortir. Quand tu as fini un album, qu’est-ce qui te lance sur un nouvel album? Est-ce qu’il y a un déclic, une histoire qui te vient en particuliers?

_ Il faut du temps obligatoirement. Surtout que celui-là j’ai mis longtemps à le finir. J’ai été dans des creux de vagues, pas d’inspiration, j’arrivais pas à dessiner. Bref, je me suis fait un rhume de cerveau suivi d’une grippe qui m’ont foutu le cerveau à plat. Mais donc, chaque album, c’est une libération. Même si l’album n’est pas encore là, j’ai pondu le bébé, c’est le moment de l’accouchement difficile et puis après, ils sont en train de le nettoyer et on va le présenter au public. Il est beau, il est tout mignon.

Mais évidemment, finir un album, c’est une libération. Celui-là, il a été dur à pondre, et je voulais pas le rater. Le dixième, c’est important, je pensais pas, à une époque, que j’arriverai jusque là. Je ne voulais pas que les gens soient déçus, je voulais qu’ils rient tout autant. Et c’est dans celui-là qu’il y aura le plus de motos. A chaque fois on me disait que ça manquait de moto, voilà, le numéro 10 y’en a plein. Y’aura pas les seins de la maman par contre…

_ Et donc, qu’est-ce qui est venu en premier? Tu as une trame de l’album? C’est une histoire en particulier?

_ Je ne sais même pas si je me pose la question comme ça… J’ai des idées que parfois je note dans un petit carnet parce qu’on les oublie très vite, surtout si c’est un gag, un jeu de mots. Après la trame générale, je ne me pose pas la question comme ça. Ce sont des gens qui ne vieillissent pas, en plus. C’est pas qu’un album avec des gags en une planche, non, j’essaye de mettre du sentiment, de faire évoluer les choses. Chacal, c’est un ancien de la DDASS et il a retrouvé son papa. Il a appris que sa maman était morte mais malgré tout, retourner sur des terres des origines de la famille, c’était important pour moi. Parce qu’important pour lui. Mais sans me poser de questions plus que ça.

_ Tu me tends une belle perche, parce que c’est une chose qui m’a intéressé, sur cet album, le temps qui passe. Kevin, on a le sentiment dans ce que tu montres dans cet album, qu’il est beaucoup plus présent au milieu de la bande du bar, à travers la salle de muscu, il réclame à être là pendant l’enterrement de vie de garçon de Gros Hulk…

_ Comme tous les gamins…

_ Mais il est beaucoup plus associé aux conneries du groupe de potes, est-ce que justement il ne grandit pas un peu, ce bonhomme?

_ J’ai pas trouvé qu’il grandisse énormément. Depuis tout petit il est déjà plus grand et plus mâture que son père. Depuis le début. Mais là, il est vexé d’être évincé des conneries des grands, d’être trop responsabilisé. Et il a toujours son inquiétude à lui de grandir. Il n’a pas envie de vieillir, non plus. Et c’est évident qu’avec son père et maintenant son grand-père, il y a un miroir bizarroïde qui le projette vers le futur.

_ Tu le fais dire à Sophie, sa mère, d’ailleurs…

_ Elle, elle dit souvent « tu ressembles à ton père », mais quand il en parle avec sa copine, il a cette angoisse, « est-ce que je vais devenir ça, moi aussi? »

_ Je retrouve dans l’album…. Voilà…. « Le grand reproduit ce que fait le petit, ce qui est plutôt positif, mais le petit rêve de faire ce que le grand ne fait plus, et le vieux se calque sur les deux autres. »

_ C’est l’histoire de la vie. Quand tu as fait des conneries, à un moment donné tu te calmes. Et puis quand tu es petit, tu rêves de faire les conneries des autres. Et le vieux, bon ben, il a eu sa vie, et il se calque sur les deux parce qu’il redécouvre quelque chose, même s’il a vécu plein de choses, d’un coup, il se retrouve dans une famille qu’il a jamais eu. Ca me paraît logique que tout d’un coup, il y ait ce mimétisme. Mais il n’y a aucune inquiétude sur le côté vieillissement pour Sophie, c’est juste une femme au foyer, quelque part, qui a des mecs à gérer à la maison, et c’est jamais facile de gérer un mec à la maison. Là, y’a trois générations de mecs et ça doit pas être facile tous les jours.

_  C’est étonnant, ce que tu dis, parce que c’était mon ressenti à la lecture de l’album. Frida en parle un petit peu aussi, tu lui fais resituer ses années universitaires… Il y avait des petites choses qui semblaient laisser penser que le temps passait…

_ Elle a à peine 20 ans, et depuis le tome 3 elle est en fac de médecine et je pense pas qu’elle ait fait beaucoup d’années depuis. Je pense qu’elle doit être dans sa deuxième année. Sur quinze ans, c’est pas mal… C’est sûrement mon inquiétude, de vieillir, c’est celle de tout le monde. En tous cas un constat triste de s’apercevoir qu’on a une fatigue qu’on avait pas avant, des rides qu’on avait pas avant, plein de choses comme ça. Ca, c’est l’inquiétude de tout le monde et la mienne en particulier.

_ Ce burn-out, aussi, que tu as connu?

_ Non, là c’était vraiment un gros coup de fatigue, mais non, surtout, de grosses journées de boulot, et y’a des moments où c’est bien épuisant. Rien n’est acquis… En 2005, au moment où je commence à payer mes crédits, y’a mes ventes qui baissent d’un coup parce que la maison d’édition a changé de représentant. Du coup c’est un peu triste mais rien n’est acquis, il faut s’y remettre, et quand tu crois que tout est posé, établi, se remettre à turbiner du douze, quinze heures par jour, c’est pas facile. Quand tu es pris à la gorge par des banquiers, des choses comme ça… Bref, tu finis par péter les plombs et par dire « fuck, j’arriverai pas à le faire encore cette année, mais foutez moi la paix, laissez moi respirer ». J’ai jamais voulu faire du Litteul Kevin sous la contrainte. Faut qu’il y ait la notion de plaisir avec moi, en permanence.

_ J’ai une pique à te faire. Nous sommes au mois, d’Octobre, et tu sors une bd sur un gros moustachu à gros nez, qui se barre avec un petit blond chez les écossais…Litteul kevin_ Chacal_romain

_ Je me doutais qu’on me poserait la question, j’ai même pas de réponse, parce que je ne m’étais pas posé la question.

Mais ce n’est pas une pique, c’est intéressant, il y a sûrement des choses à creuser. Parce que t’as pas remarqué, mais la couverture du numéro 10, c’est celle du numéro 1 que j’ai totalement inversé. Je suis un pur fan d’Astérix, de la première heure. J’ai appris à lire à quatre ans avec Astérix, et quand j’ai lu le dernier, celui avec les extra-terrestres, j’avais tellement été déçu que je me suis dit qu’il faudrait pas vieillir. Mais comme c’était apparemment le concept d’Uderzo d’inverser les couvertures du 1 et du 34, alors je sais pas si j’ai fait ça prétentieusement pour nettoyer la chose qui avait été mal faite, mais du coup j’ai fait ça à ma façon. D’inverser la une et la dernière, pour avoir une boucle bouclée.

Et bizarrement, ils se retrouvent en Écosse aussi, et c’était pas du tout prévu. Par contre, ma filiation uderzienne, je la revendique, même si pendant mes années d’ado j’ai recopié du Gotlib et pas du Uderzo.  Maester me disait au numéro 4 « il est bizarre ton personnage il est blond avec des sourcils noirs » et je lui ai dit qu’il y en avait un autre, Astérix… Et que son père c’était Obélix. C’est à ce moment là que j’ai pris conscience que je faisais les fossettes comme Uderzo, avec la petite virgule, comme ça, et c’est là que je me suis aperçu que j’avais fait un putain de village gaulois en fait: les bracelets de Cetautomatix, sur le gros au sli-bar… Même une fois ma co-scénariste Nini, sur les Voisins du 109 m’avait dit de faire attention aux nuques mi-longues, plus trop tendance. Mais en fait, j’ai tout refait Astérix. Un village gaulois de bikers, avec des influences marquées ou pas, mais que j’assume totalement. Du coup, me retrouver en Ecosse, quand Astérix s’y retrouve aussi, j’ai trouvé ça mignon. D’une certaine logique bizarroïde. Et d’ailleurs, quand j’ai pris conscience de ça au tome 4, je leur ai fait un petit chien à la Idéfix. Avec justement le père qui achète le chien dans la rue, et deux gamins qui passent en disant qu’il ressemble à Obélix  et Idéfix. Et l’autre qui lui dit « chut, tais-toi Romain ». Avec Chacal qui tape sur sa tête en faisant toc toc toc. Il ne dit rien, mais on aura compris.

_ Finalement, tu es le plus biker des auteurs franco-belge? Tu pourrais y rentrer, dans les lundi classique du blog?

_ Le plus biker, sûrement, le plus motard non, on laisse ça à P’titluc. Et entre nous, y’a Margerin. Mais oui, je revendique. Je suis biker et j’aime ça.

_ Les voisins du 109, deux tomes de sortis, Vendredi, Samedi, on attend le Dimanche maintenant…

_ Ca fait partie de mes intentions. Une fois fini Litteul Kevin 10, je ne voulais pas penser à la suite. J’ai plein de projets, mais je ne voulais pas penser à ce que j’allais faire. Parce que je voulais prendre des vacances, j’en avais pas pris depuis un paquet d’années. Pas des vacances où tu sais qu’en rentrant tu as une énorme masse de boulot qui t’attend. Des vacances avec la fierté du devoir accompli. Mais je comptais redémarrer en septembre, et je me suis arraché le bras, le biceps, en venant à St Malo en moto, avec une moto qu’on m’a prêté. Je ne voulais pas la laisser tomber, je l’ai rattrapée, et j’ai le biceps qui s’est arraché du radius. Du coup, le temps de recoudre tout ça, ça fait deux mois d’immobilité, et donc j’ai pas pensé boulot encore. Mais évidemment, les Voisins tome 3, il faut que je le fasse.

_ Et comment tu trouves ça de bosser avec une scénariste, sur les voisins?

_ Pas scénariste. CO-scénariste. J’ai tout inventé, tout créé, bien avant de rencontrer Nini. J’avais même écrit ça pour Lidwine, qui bossait sur l’ami Javin (La quête de l’Oiseau du temps tome 5), dans un dessin hyper chiadé, et je voulais le sortir de là. Et qu’on partage quelque chose. Bosser avec quelqu’un, c’est pas pour ce qu’il va m’apporter, mais pour cet esprit de partage. Nini pouvait m’apporter un peu de sang neuf sur certaines réflexions, sur certaines fringues, il faut savoir rester actuel. Mais bref, j’avais ça dans mes cartons, ça ne s’est pas fait avec Lidwine, et donc rencontre avec Nini et envie de partager une écriture avec elle. Un petit besoin de sang frais, quand tu as des manques de motivations, tu as quelqu’un de frais qui te remotive. Voilà, c’était l’envie de partager un truc avec elle.Coyote et Bombardier

_ Et l’envie de dire autre chose aussi?  Quand on voit les parents hippies et leur fils requin de la finance…. C’est quelque chose que tu ne pouvais pas mettre dans ton village gaulois?

_ Si si, mais là je suis parti dans des stéréotypes. Les voisins du 109, si on veut chercher des sources, certains vont me ressortir Perec « La vie mode d’emploi » et d’autres me disent Renaud « HLM« , c’est plus ça, mais c’était simplement l’envie de parler de plein de différences. Que ce soit la couleur de peau, l’obésité, la différence d’âge, le look des gothiques, c’était un bouquin sur l’acceptation. Et donc, il fallait que je parte sur des stéréotypes, je fais de l’humour, je vais pas faire ça en finesse. C’était une envie de dire des choses, j’avais besoin de parler de ça.

_ Est-ce que tu penses que tu pourrais écrire sur des personnages que tu n’aimerais pas? Parce que sur Kevin, comme sur les Voisins, on sent que tu les aimes, tes personnages…

_ Non, non, évidemment. Déjà, bosser sur le scénar de quelqu’un, ça me ferait chier, clairement. Pour moi, c’est tellement facile l’écriture, que je trouve injuste un mec qui prendrait même 30%. donc non, j’ai plein d’idées, je manque juste de temps pour dessiner. Et après, oui, je pourrai faire un truc sordide, dénoncer le viol en faisant un one-shot commençant par un viol collectif sordide, mais ça me ferait tellement chier, ça serait tellement douloureux à dessiner, que j’ai pas envie. J’aime rire, je fais de l’humour et j’aime vivre des choses par procuration, raconter des choses de moi. Je fais de la bd pour moi en premier. J’écris et je dessine les bd que j’aurai aimé acheter. C’est à la fois prétentieux, ou pas. C’est aussi con que ça. J’ai jamais fait de calculs, de concepts sur ce qui va marcher. Me faire plaisir. Et oui, mes personnages, c’est moi. Donc non je vais pas les rendre moches.

Merci pour cet entretien, Coyote. Bonne séance de dédicace, maintenant.

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  1. Pingback: Décès de Coyote, créateur de Litteul Kevin | Les Chroniques de l'invisible

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