Emmanuel Lepage: Voyage chez un auteur en quête de sens (Interview 3/4)

Lepage muchacho extrait

La confrontation entre le réel et l’imaginaire

Lire la première partie de l’interview

Lire la deuxième partie de l’interview

_ Vous avez fait un voyage au Nicaragua je crois, avant d’écrire Muchacho?

_ La première fois, c’était en 2001. J’avais une vague idée d’histoire se passant dans ce pays, mais je voulais être sûr que c’était bien là-bas que je devais faire mon histoire, je voulais m’imprégner de ces lieux.

_ De son histoire avec un grand H aussi?

_ Oui, j’avais déjà lu des choses, rencontré des gens. Parce que ce qui m’a donné envie de raconter cette histoire, ce sont des rencontres avec des gens qui avaient vécu au Nicaragua pendant la révolution, dont les récits m’avaient beaucoup touché. Ils m’avaient parlé d’un peuple, d’une Histoire, avec beaucoup d’amour et de passion, ça m’avait beaucoup impliqué. J’avais des souvenirs vagues de la guerre, j’étais assez petit à l’époque, mais donc, j’y suis allé pour m’imprégner. Bon, je m’y suis fais voler toutes mes affaires, je n’ai pas eu le temps de me balader tellement. J’ai passé plus de temps dans les commissariats et les palais de Justice. Bon voyage… Mais néanmoins ça m’a quand même donné envie de faire une histoire qui se passerait là-bas, et après, j’ai commencé à lire des choses, à rencontrer des gens qui avaient FAIT la révolution.Lepage-Managua

Et une fois le livre sorti, j’ai eu la possibilité de retourner au Nicaragua. Le livre a eu un parcours assez curieux par la suite. je suis allé tourner un film en 2008 « Volver », un film documentaire sur Muchacho. Et à cette occasion on a pu rencontrer pas mal de gens qui avaient été des acteurs de premier plan de ça. Et entre autre j’avais rencontré le directeur de l’Alliance Française et l’Ambassadeur de France au Nicaragua, qui m’avaient dit, « quand le film sort, venez le projeter ici, et on en profitera pour montrer la bande dessinée ».

_ Vous aviez un peu de pression, à ce moment là, de revenir avec?

_ Oui, moi j’avais fait le livre dans mon coin, avec mes intuitions, ce que j’avais cru comprendre de la révolution. Je ne l’avais pas vécue. En plus je raconte une histoire très intimiste: un séminariste homosexuel, dans un pays catholique et macho, avec des révolutionnaires complexes… Moi ce qui m’intéressait, c’était une histoire sur l’engagement. Je pensais qu’au-delà des valeurs extrêmement nobles qu’on peut mettre en avant dans un combat, dans un engagement politique, religieux, humanitaire, il y avait sans doutes des choses sous-jacentes, plus complexes, qui étaient peut-être les raisons première pour lesquelles on allait s’engager. C’était plus une réflexion sur l’engagement, ce que je voulais proposer. Et donc quand je retourne au Nicaragua et que je me confronte à des vrais héros, pour le coup, des gens qui ont combattu une arme à la main, je me demande comment ils vont prendre ça. J’étais dans mes petits soulier.

On les a rencontré quand j’ai fais le film. Ça m’a rassuré, en fait, parce que je me suis dit que mes intuitions n’étaient pas fausses. C’était important de rencontrer la complexité, chez des gens perçus comme des héros. Eux-même, ne se vivent pas comme ça. Et ça c’était intéressant. J’ai rencontré des vrais personnes, extrêmement attachantes, qui m’ont encore plus touché. C’était des gens qui sont allés au delà d’eux-même malgré leurs doutes, leurs hésitations, leur complexité et ça, ça m’a beaucoup touché. Le Nicaragua, c’est une sorte de pays pré-dictatorial aujourd’hui, où le président actuel Daniel Ortega est un ancien révolutionnaire. C’était le premier président après la révolution. Il s’est fait réélire en 2006 (au moment où est sorti le tome 2 de Muchacho, d’ailleurs, le jour-même), en ayant finalement un comportement qui n’est pas loin du dictateur qu’il a lui-même renversé. Alors ce n’est pas la même violence, le même arbitraire, mais c’est néanmoins le même népotisme, la même corruption. Des choses assez dégueulasses pour obtenir les voix de ceux qu’il avait combattu. Ce qui crée une confusion politique assez générale. Ses compagnons historiques ont quitté son parti, pour la plupart. Par des malversations politiques, ils n’ont même pas de représentation politique, et j’ai rencontré ces gens là. Qui finalement ne peuvent s’exprimer que par voie de presse, il y a encore quelques journaux qui sont indépendants. Mais les médias appartiennent à Ortega et aux anciens partisans du précédent dictateur. Pour vous donner une idée, Ortega, pour avoir les voix des anciens partisans, a accepté de faire voter une loi contre l’avortement, même thérapeutique, dans un pays où les filles sont violées à 13 ans. Et Ortega en sait quelque chose puisqu’il est accusé d’avoir une relation incestueuse avec sa belle-fille, c’était quand même assez caricatural. Et donc dans un pays où les femmes ont gagné par la révolution leur voix au chapitre, il y a de grandes figures, c’est assez ignobles. Donc, j’ai rencontré des personnes, des intellectuels, des écrivains…

lepage_maghen_1024Pour l’anecdote, nous présentons le film, un an après. L’album je l’avais en espagnol, les gens avaient pu le lire en castillan (pas tout à fait le nicaraguayen), et donc on présente le film avec l’ambassadeur de France, le directeur de l’Alliance française, les espions de l’ambassade, qui nous avaient prévenu, de faire attention à ce que l’on pourrait dire dans les médias, qui appartenaient au régime. Donc à chaque fois qu’on parlait, on avait quelqu’un prêt à nous écraser le pied discrètement pour nous faire taire, ce qui est curieux, parce qu’on est pas habitué à ça ici, on est en démocratie malgré tout. Et donc on présente le film, 400 personnes dans la salle, je suis avec le réalisateur Médhi. Et après le film on demande s’il y a des questions; première question, « que pensez-vous de la situation au Nicaragua aujourd’hui dans ce pays de pré-dictature? ». Médhi se penche vers moi et me dit « joker ». J’ai devant moi l’ambassadeur, il y a même le fils du président Ortega dans la salle, les journalistes que j’avais vu la veille, tous affiliés au pouvoir, donc j’essaye de botter en touche, de répondre que mon album ne parle pas de la situation actuelle, mais de la révolution, de ce qui s’est passé avant. Et puis j’essaye de me démerder comme ça. Le type insiste, on finit par lui couper la parole et prendre une autre question. Deuxième question: « que pensez-vous de la situation au Nicaragua aujourd’hui? » Je me dis, bon, va falloir y aller. Je demande la traduction exacte en espagnol. Quitte à me faire lapider, autant que ça ne soit pas pour une erreur de traduction, et je réponds « mon livre raconte votre combat, pour la justice sociale, pour la liberté, pour la liberté de la presse, la liberté des femmes, l’égalité, pour la probité intellectuelle et financière, donc au vu de cette réponse je crois que vous pouvez imaginer ce que je pense de la situation actuelle au Nicaragua. » Sur le moment, je me suis dit que je sortirai pas vivant de cette pièce, et là, toute la salle s’est levée et a applaudi. Ça a été professionnellement, le jour le plus extraordinaire de ma vie. Et dans ce brouhaha, il y a une 3e question, « vous racontez l’histoire d’un jeune prêtre qui a une histoire homosexuelle avec un guérillero, comment pensez-vous que cela puisse exister dans un pays catholique comme le notre? ». Alors là, c’était plus facile de répondre. Qu’une histoire d’amour, entre deux hommes, entre un homme et une femme, c’était la plus belle chose qui soit, et qu’à Cuba, qui les a aidé après la révolution, les homosexuels étaient enfermés dans des camps comme éléments contre-révolutionnaires. Et là à nouveau toute la salle se lève, applaudit. C’était un tel brouhaha qu’on a arrêté là, et il y a un jeune gars qui est venu vers nous, qui m’a pris dans ses bras en pleurant et qui m’a dit que c’était la première fois qu’il voyait dans un livre un nicaraguayen gay. Et là vous vous dites que les livres, ça sert à quelque chose.

_ Vous y êtes arrivé en plus. A écrire sur l’engagement. Le votre. Je trouve que dans Muchacho, vous vous engagez franchement sur la place du dessinateur dans notre société, par exemple.

_ Oui, c’est des choses que j’ai évoqué dans les deux derniers livres, mais je parle du dessin, de la place du dessin. Pour Gabriel, j’ai puisé des séquences entières dans ce que je vivais, celle du marché par exemple, c’est du vécu. Ce n’est pas anodin si j’ai fait de Gabriel un dessinateur. Et puis…

Pour finir sur cette histoire, sur Muchacho, après j’ai rencontré des gens qui étaient là, qui m’ont dit « il faut qu’on le publie ici. On n’a pas accès aux médias, aux jeunes générations qui sont complètement manipulées, en ce qui concerne la révolution. » Ortega et sa clique utilisent la révolution. Pour eux, ils sont les vrais révolutionnaires, et en effet, Ortega peut légitimement dire qu’il y a quarante ans il était dans la selva, les armes à la main. Mais aujourd’hui c’est autre chose. C’est un vieillard, comme Castro mais sans le charisme. Il manipule de façon éhonté la révolution, c’est lamentable. Et donc avec le soutien de l’ambassade de France, qui me disait que s’ils n’avaient pas de poids économique comparé aux USA, eux, ils étaient plutôt dans le culturel, Muchacho est la première bd européenne à être publiée au Nicaragua, en Nicaraguayen et ça c’est extraordinaire. Je suis revenu ensuite au Nicaragua pour accompagner la sortie du livre, ce qui a été là aussi un moment incroyable. Voilà… l’histoire qui me lie à ce pays est d’autant plus forte, aujourd’hui. Ça a été extraordinaire. J’ai rencontré là-bas des gens, dont je lisais les histoires quand je faisais Muchacho. C’était très touchant de rencontrer ces figures historiques.

SUITE ET FIN,

DEMAIN,

MÊME ENDROIT,

MÊME HEURE

9 réflexions sur “Emmanuel Lepage: Voyage chez un auteur en quête de sens (Interview 3/4)

  1. Engagement, Liberté, Rencontre de l’autre….
    Forcément que cet auteur pouvait te toucher lors de cet interview…!

  2. C’est vraiment magnifique son expérience au Nicaragua. Pas évident de se retrouver à un peuple comme celui-là, vis à vis de la situation du pays, vis à vis du sujet de l’album. Les questions montrent à quel point les gens veulent connaître l’auteur et son ressenti et veulent entendre ses mots à lui et non ceux du régime. Ça n’a pas dû être facile de répondre, j’ai trouvé ça beau, l’expérience, la façon dont il la raconte.
    Je vais réitérer ce que j’ai dit sur la première partie de l’interview, Emmanuel Lepage est un type passionnant !

    Merci Yaneck de n’avoir pas coupé, même si c’est long.

  3. Je dois bien avouer que je n’ai pas pu couper ça. C’était bien trop intéressant. Alors oui, c’est un peu long, mais j’ai préféré isoler cette séquence pour sortir un quatrième article. Ce que nous dit Emmanuel Lepage de son métier, ça ne pouvait pas se passer sous silence.

  4. C’est tout à ton honneur. Les interview sont trop souvent coupées. Le fait de l’avoir vraiment entière ça permet de donner plus de chaleur et de véracité aux propos.

  5. Pingback: Emmanuel Lepage: Voyage chez un auteur en quête de sens (Interview 4/4) | Les Chroniques de l'invisible

  6. Ahhh, super, c’est long, c’est bon, c’est hyper intéressant.
    Quelle magnifique expérience que celle au Nicaragua. Heureusement que tu ne l’as pas coupé 😉

  7. Effectivement … Il est encore plus passionnant que je l’imaginais ! L’histoire politique m’intéressait déjà mais cet auteur a le don de transmettre son vécu, son ressenti, …Il y a une authenticité que je trouve rarement ailleurs … si dernièrement avec Asa Grennwall … Ce sont ces livres là qui me touchent le plus !

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