Emmanuel Lepage: Voyage chez un auteur en quête de sens (Interview 2/4)

La terre sans mal- ex-libris

Du classicisme à la couleur directe

Lire la première partie de l’interview

_ Après la série Névé, on constate une évolution graphique assez radicale avec La terre sans mal, où vous adoptez un style qui vous représente désormais, qui s’appuie sur un travail de la couleur sans pareil. Comment êtes vous passé de ce trait franco-belge classique à cette nouvelle technique?

_ Je n’avais quasiment jamais fait de couleur avant. J’en faisais quand je réalisais des croquis de voyage. J’ai fait des études d’archi, où l’on nous incitait beaucoup à dessiner. Du coup, j’ai toujours voyagé avec un carnet et je prenais beaucoup de plaisir à faire de l’aquarelle. Il y avait la souplesse de l’outil, les rencontres créées par le fait de dessiner, c’est une école formidable pour moi, ça m’oblige à travailler dans des conditions de confort différentes de l’atelier. Ce numéro d’équilibriste me plaisait assez, je prenais beaucoup de plaisir. Et quand j’ai finis le dernier Névé, qui était très dur à faire, par la thématique qui n’étais pas évidente, mais même graphiquement c’était très dur, j’ai eu besoin d’autre chose.

Je bossais à l’époque chez Christian Rossi, que je tiens pour le plus grand dessinateur réaliste. Je l’avais rencontré quelques années auparavant quand je travaillais sur le 2e Névé. Je suis allé le voir parce que je sentais qu’au niveau du dessin il y avait des choses que je ne connaissais pas et je ne voyais personne autour de moi susceptible de m’aider à progresser. Je suis allé le voir parce que je pensais qu’il avait les réponses qu’il me fallait. J’ai déménagé à travers la Bretagne pour aller habiter près de chez lui, et je l’ai vu œuvrer. L’exigence, la puissance de son travail, j’essayais de suivre, mais je sentais que je n’avais pas l’abnégation pour cela. A l’époque, il y avait Matthieu Bonhomme, qui était là aussi, et Franck Biancarelli, des gens issus du réalisme qui étaient dans cette abnégation, qui avaient cette capacité de donner de la force aux planches. Ce que j’ai tenté sur le cinquième Névé, mais je sentais que la marche à passer, j’en n’étais pas capable, ou que ça me correspondait pas forcément.La terre sans mal_ planche_autre

Et avec La Terre sans mal, je me suis demandé si je ne pouvais pas réinvestir le plaisir que je prenais dans le croquis, en faisant une bande dessinée à l’aquarelle, en couleur directe. A l’époque, on pensait surtout en terme de série mais là, c’était un one-shot, et si je me plantais ce n’était pas grave. Mais ce n’était pas facile de passer à la couleur directe, parce que j’avais quand même passé une quinzaine d’années pour trouver mon trait. On passe une vie à chercher le trait, c’est une discipline. Une sorte d’absolu… Une vraie quête. Et on met tellement de temps pour trouver ce trait qui est notre identité, qu’on est obligé de lâcher des choses quand on passe à la couleur directe. Il me fallait penser autrement. J’ai eu beaucoup de mal à lâcher et ça se voit dans La terre sans mal. Le trait est très présent au début. Petit à petit, ça va être moins encré, je vais laisser plus de place à la couleur. Je vais dessiner, avec la couleur. Avant, j’étais plus proche d’une forme de coloriage. Là je vais travailler sur des matières, des textures, des qualités de traits qui sont différentes, pour donner une profondeur. La terre sans mal est un livre expérimental. Le graphisme, les étapes, y sont différentes. Et ce livre, d’une certaine manière m’a invité à me dire « mais qui a dit qu’une bande dessinée devait avoir le même dessin d’un bout à l’autre? » Après, j’ai moins théorisé, mais c’était un premier pas vers une forme d’expérimentation dans le livre même. D’oser dire au lecteur « y’a des jours où je suis bon, y’a des jours où je suis moins bon, mais y’a des jours où ça marche, et puis je m’en fous ». En plus, la technique de la couleur directe, surtout l’aquarelle, ne permet pas l’erreur, contrairement à la gouache, l’encre, ou l’ordinateur, où vous pouvez corriger. Avec l’aquarelle, chaque couleur doit être la bonne, chaque trait doit être le bon. Parce que vous ne pouvez pas gratter le papier et si vous gommez trop ça va se voir. Donc il faut que ça soit bien tout de suite. Ou alors que vous acceptiez que l’on voit votre faiblesse. Ça aussi c’est un mouvement de pensée qui est différent, de s’exposer non pas sous votre meilleur angle tout le temps, mais comme homme avec ses jours où ça va et d’autres où ça va moins bien.

Et effectivement, La terre sans mal, c’est l’album qui va me faire changer de ligne. Mais paradoxalement, au début, je me disais que le dessin était beaucoup moins bon, et que personne ne le voyait, que c’était moins au point. Du coup ça interroge. Mais c’est un travail moins cérébral que sur Névé, plus dans le ressenti. Sur Névé, je voulais faire cet apprentissage, je devais en passer par là pour pouvoir faire le reste. La terre sans mal m’a surpris, parce que je me disais que le dessin n’était pas au point, que le scénario était flottant, mais il devait y avoir quelque chose de l’ordre du souffle qui fait que quand l’album est sorti, tout à coup, ça a été incroyable. Ça faisait quand même un certain nombre d’années que j’étais dans la bande dessinée et soudain, j’ai vu un livre partir. On m’a perçu différemment, on m’a demandé des expos, des affiches, des originaux même, ce qui ne m’était jamais arrivé. Ce genre de choses qui montrent qu’il y a quelque chose qui se produit.

Et donc, dans cette répartition que vous me proposer, pour moi s’il y a une rupture, c’est le passage à Muchacho, qui est important parce que c’est mon passage à l’écriture. Sur Kelvinn, j’avais fait le scénario, parce que si j’étais venu à la bande dessinée, ce n’était pas pour le dessin mais pour raconter des histoires, par le dessin. C’est complètement différent. Donc l’idée de faire le scénario était là, toujours présente. J’ai participé à l’écriture des Névé, j’étais très impliqué. Et j’ai appris de Dieter, d’Anne Sibran, de Delphine Rieu aussi (sur Alex Clément est mort). Beaucoup de gens me proposaient des scénarios, mais je répondais que j’avais quelque chose sur le feu. Alors au bout d’un moment, je me suis retrouvé au pied du mur. Et ça a été beaucoup plus dur de passer au scénario qu’à la couleur directe. Je ne m’en sentais pas capable. C’est en ça qu’un éditeur est important. Mon éditeur qui l’est toujours aujourd’hui, Claude Gendrot, m’a dis « je te fais confiance ». Et c’est sans doute la seule chose que j’avais besoin d’entendre à l’époque. Donc le basculement il est là, sur le passage à l’écriture. Sur la perception qu’on a dans la bande dessinée de l’auteur complet. Donc, qu’est-ce que c’est de raconter une histoire en bande dessinée? Comment on raconte une histoire? Même si j’avais des choses qui étaient un peu empiriques, Muchacho, là, je me suis confronté au scénario, avec une histoire un peu complexe. Le pitch de l’album c’est quand même « un jeune séminariste part peindre la passion du Christ dans une Église du nord du Nicaragua », il y a plus sexy.

A SUIVRE,

DEMAIN,

MÊME ENDROIT,

MÊME HEURE

4 réflexions sur “Emmanuel Lepage: Voyage chez un auteur en quête de sens (Interview 2/4)

  1. Pingback: Emmanuel Lepage: Voyage chez un auteur en quête de sens (Interview 3/4) | Les Chroniques de l'invisible

  2. Pingback: Emmanuel Lepage: Voyage chez un auteur en quête de sens (Interview 4/4) | Les Chroniques de l'invisible

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s