Emmanuel Lepage: Voyage chez un auteur en quête de sens (Interview 1/4)

Photo Emmanuel Lepage

photo: babelio.com

Un auteur issu de l’école franco-belge

Emmanuel Lepage, vous êtes de plus en plus connu aujourd’hui, sur la blogosphère, pour Voyage aux îles de la Désolation et Un printemps à Tchernobyl.

Si l’on regarde de près le Top bd des blogueurs, on voit qu’Un printemps à Tchernobyl est en 3e position à 18.63 (douze notes différentes), soit le premier franco-belge après Maus et le Journal de mon père, et que Voyage aux îles de la désolation en 39e place à 17.58 (douze notes aussi).

Les blogueurs vous connaissent via ces albums, qui sont chroniqués régulièrement et très appréciés par les lecteurs. Mais ils vous connaissent assez peu pour le reste de votre carrière: votre première période avec Kelvinn et Névé, et la seconde autour de la Terre sans mal et de Muchacho. La troisième, bien entendu, autour de vos deux albums déjà évoqués.

_ Kelvinn? vous remontez à trente ans là. Vous l’avez trouvé à Rennes?

_ Oui, à la bibliothèque de Rennes Métropole qui a un fond consacré aux auteurs bretons.

_  Si vous cherchez encore mieux, vous allez tomber sur ma première bande dessinée, qui n’a été diffusée qu’ici, sur les bibliothèques de Rennes, et que j’ai publié à 16 ans. Ça s’appelle « la fin du monde aura-t-elle lieu?« . C’est une aberration, mais je suis amené à en parler de temps en temps, parce que lorsque j’ai eu le prix à Saint Malo l’an dernier, la dépêche AFP a cité ce livre. Et je ne sais pas où ils sont allés chercher ça, mais du coup, depuis, plein de gens me demandent où trouver ce livre qu’ils ne connaissent pas. Il a été tiré à maximum 30 ou 40 exemplaires, pour les bibliothèques de Rennes. C’est une histoire courte, en noir et blanc, trente, trente-cinq pages, ça se passait dans cette ville. J’ai montré les planches à des bibliothécaires, qui ont trouvé ça vachement bien et ont eu envie de faire rentrer le bouquin dans le système de prêt. Je leur ai donc fourni les photocopies, ils l’ont relié, et ont diffusé ça dans les différentes bibliothèques de la ville.  Mais je vous ai interrompu…

_ Pas de soucis… Donc je disais, trois temps dans votre oeuvre, Kelvinn et Névé d’abord, très orienté classiques franco-belge, un deuxième temps avec Muchacho et La terre sans mal, une évolution graphique vers la couleur directe. Et pour ça, la blogosphère vous connaît très mal. Mais donc, pour arriver à Kelvinn, d’où êtes-vous parti? Du fanzinat, avec le fanzine Volapute, par exemple?Kelvinn tome 1

_ Non, tout ça s’est fait en même temps. Je fréquentais pas mal Jean-Claude Fournier à l’époque, ici, sur Rennes, dans son atelier tous les mercredi. Et donc en allant travailler, je voyais pas mal de gens qui passaient chez lui pour lui demander des petits boulots, et comme lui n’avait pas le temps, il leur disait qu’il y avait un petit jeune qui, lui, pouvait le faire. C’est grâce à lui que j’ai eu mes premiers boulots, vers 15/16 ans à peu près. C’est comme ça que j’ai commencé à travailler en semi-professionnel, avec des magazines locaux, en vendant des dessins, avec mes bd aussi. Et c’est lors d’un concours de bd où j’ai été primé que ça a bougé. On avait été envoyé aux éditions Ouest-France, et si l’éditeur n’a pas publié les lauréats, il est entré en contact avec deux d’entre nous. Un qui habitait bien trop loin, et moi, le rennais. L’éditeur m’a  proposé de faire mes armes. Je n’avais pas dix-huit ans, ils avaient dû demander à mes parents pour me faire bosser à l’époque.
Donc c’est comme ça que j’ai commencé à publier des petits dessins. Ils faisaient pas mal de bouquins didactiques, les châteaux de la Loire, les champignons, etc… Ca m’a permis de me faire la main, et en parallèle à ça, je présentais des scénarios de bande dessinée. Et un jour un scénario est passé, ça s’appelait Kelvinn, La menace verte. L’éditeur m’a demandé de crayonner entièrement, pendant un été, pour savoir si j’étais capable de tenir sur la durée. J’avais 19 ans. Une fois les crayonnés fait, il a fait circuler les pages dans la rédaction, dans l’idée de la publier en quotidienne dans le journal. Ça ne s’est pas fait, néanmoins l’histoire a été acceptée et j’ai publié ça à 20 ans, en 1987. Alors en effet, c’est pas terrible, mais c’est ma première bd, faite en quatre mois, quand même, et je pense que le 2e était beaucoup plus au point graphiquement.

Bon, ce qui était intéressant, c’est que j’avais eu mon premier livre. C’était un rêve, je ne me voyais pas faire autre chose. C’était une forme d’aboutissement. Et en même temps, ça correspond à la bande dessinée que je lisais quand j’étais ado, enfant, la bd franco-belge. J’ai baigné là dedans, et les auteurs de franco-belge sont toujours étonnés que je connaisse leur travail, cette histoire. On me voit plus aujourd’hui dans une autre bd, celle de Futuropolis, mais je viens de là, et j’aime ça.

_ Ça se voit que vous l’aimez… je dois dire que je ne suis pas allé chercher le tome 2, ceci dit…

_ Si vous le trouvez, il est quand même mieux dessiné, j’avais eu plus de temps pour le faire.

_ Ce n’est pas tant sur le dessin… Vous n’êtes pas ridicule du tout, sur cet album. C’est plus le scénario, très rocambolesque, avec une petite dose de science qui vient en justification de tout et n’importe quoi, mais du coup, on est dans une époque, on est pas très loin des Spirou et Fantasio

_ C’est ce que je lisais. J’ai adoré les premiers Yoko Tsuno, y’avait les Spirou… J’adorai Peyo, de très bons livres, très bien racontés. Je suis venu tardivement au dessin réaliste. Pour moi, devenir auteur de bande dessinée, c’était être dessinateur de franco-belge. Cosey est un des premiers dessinateur réaliste que j’ai rencontré, avec Blueberry (Jean Giraud), mais ma grande influence en terme de dessin réaliste, c’est Pierre Joubert. Ce n’est pas  un dessinateur de bande dessinée, mais un illustrateur. Il était le dessinateur des scouts de France et m’a mère avait été scout, donc il y avait les bouquins illustrés à la maison, et j’étais vraiment fasciné.Anni- Pierre Joubert- Signes de piste

Mais donc, dès le 2e Kelvinn, mon dessin est très différent. On passe à un dessin beaucoup plus réaliste. Avec pas le même traitement. Je travaille à la plume, un trait beaucoup plus ligne claire. C’est plus construit, plus généreux.

_ Un trait que l’on retrouve sur Névé…

_ Alors il y a eu deux albums, entre Kelvinn et Névé, au Lombard. Des adaptations des romans Signes de piste, en bd. Suite aux Kelvinn, j’ai rencontré Pierre Joubert, on est devenu amis. Il m’a fait rencontrer les éditeurs de Signes de Piste, qui étaient en contact avec Le Lombard qui voulait adapter le roman en bd. Sur un scénario édifiant et lénifiant, de Georges Pernin, j’ai mis en bd un des romans. Mais donc, les deux Kelvinn et les deux Signes de Piste, m’ont permis d’avoir un dessin qui se construise un petit peu. Je voulais aller vers le réalisme, vers un trait plus épuré. Et là, je suis passé à Névé. Ces quatre bouquins ont été surtout un apprentissage, les scénarios n’étaient vraiment pas bons.

Le vrai début ça a été Névé, parce qu’il y avait une intention, pour Dieter le scénariste, et moi, de raconter autrement. On voulait un personnage qui vieillisse d’album en album, et ça ne se trouvait pas encore beaucoup. Cosey commençait à le faire, entre autre. Derib, surtout, avec ses Buddy Longway. C’était un travail sur l’adolescence. Et pour moi, en tant que dessinateur, je devais dessiner un personnage qui parlait peu, qui s’exprimait surtout par son regard et par ses gestes. Du coup, c’était intéressant de traquer cette justesse et cette vérité, sans tomber dans un dessin extrêmement codé, de trouver une autre façon d’exprimer la sensibilité du personnage. Ça m’a passionné. j’ai construit ce qui m’intéressait en bd, autour de Névé. Le dernier est sorti l’année de mes 30 ans, il y avait une implication très personnelle, très intime. J’essayais de mettre en place mon dessin, de construire une narration. D’inventer d’autres façons de faire et de traiter de sujets qu’on ne voyait pas habituellement. Vous avez lu les Névé?

_ J’ai lu les deux premiers tomes. Et quand vous parlez de la force des personnages, je me souviens moi dans le premier tome de la folie de cette famille qui se déchire… On ressent l’émotion transmise… On vibre avec eux. On sent cette force que vous avez voulu transmettre. Et cet album, je l’avais chroniqué dans le cadre d’une semaine à thème « choix des lecteurs » et donc une jeune femme m’a proposé de lire et chroniquer  ce livre, car elle avait été touchée par ses personnages, par la question de l’homosexualité, dans le dernier tome. C’était un souvenir fort, pour elle, cette série.

_ Oui, aujourd’hui, onNéné tome 5 m’en parle encore… A l’époque j’avais un lectorat plutôt féminin et jeune adulte, avec des retours très touchants. Dans le dernier tome, l’homosexualité est abordée, enfin, la bisexualité plutôt. Mais à l’époque, en 96/97, c’était un domaine qui n’était pas abordé en bd, ou alors de manière caricaturale. Et soudain, le personnage principal était attiré par un garçon. Il ne se passait pas grand chose, mais à l’époque on m’avait beaucoup parlé de ça. D’ailleurs, je m’en rends compte aujourd’hui… Vous connaissez La vie d’Adèle, le film tiré de la bd de Julie Maroh, Le Bleu est une couleur chaude? Julie je l’ai rencontré en tant que lectrice, et elle est venue me voir pour ça, pour Névé. C’est ça qui lui a donné envie de faire de la bd. C’est marrant, parce que je vois mon influence sur l’album… enfin, comment Névé l’a influencé elle. Et on s’est retrouvé là dessus. Elle est allée encore plus loin, elle a touché une époque. Névé n’était pas sorti à la bonne époque, mais je pense que je peux revendiquer d’avoir fait la première bd qui traitait de ce sujet là sans tomber dans la caricature. J’ai à nouveau traité l’homosexualité quelques années après, avec Muchacho, sans que l’on ne m’en parle tellement. Mais entretemps, le PACS était passé… En tous cas dans la bd, à ce moment là, ça se faisait assez peu. Et à l’époque, ça avait créé pas mal de réactions dans notre milieu, un milieu assez homophobe. Enfin, homophobe… c’était les bonnes blagues grasses, très machos. J’ai eu pas mal de réactions de lecteurs, et pas que des positives, certains me disaient qu’ils auraient préféré qu’il meurt, ce genre de choses. Mais ce qui m’a touché – je parlais de Julie Maroh tout à l’heure- c’est de voir que la bd emblématique de l’homosexualité d’aujourd’hui, vient de cette lecture. J’ai rencontré Julie dans une émission sur l’homosexualité en bd. Elle allait sortir son bouquin, c’était très marrant, parce qu’en fait on s’est rendu compte que ces thématiques, on avait eu envie de les aborder en bd, à plus de dix ans d’intervalle. Qu’il fallait encore traiter la question.

Dans Névé, on a abordé des sujets extrêmement durs, l’inceste, la manipulation sectaire, la perte du père… C’est un récit initiatique, on ne l’épargne pas le petit bonhomme. Mais c’est l’homosexualité qui a suscité le plus de réactions à l’époque. C’était y’a plus de quinze ans. C’est amusant de voir qu’il reste une petite trace de quelque chose de finalement assez daté.

A SUIVRE,

DEMAIN,

MÊME ENDROIT,

MÊME HEURE

11 réflexions sur “Emmanuel Lepage: Voyage chez un auteur en quête de sens (Interview 1/4)

  1. Rhhoooo c’est super intéressant ! Et on apprend tellement de choses ! (j’adore la référence pour « Le Bleu est une couleur chaude »).

    Merci à toi pour avoir préparé le tout et à Emmanuel Lepage pour s’être prêté au jeu !

    Vivement la suite 🙂

  2. Une première partie effectivement très intéressante.
    Je ne connais pas du tout cet auteur. Et rien qu’avec cette partie, j’ai envie de le lire.

  3. JE te recommande chaudement son dernier, Un printemps à Tchernobyl. Ses réflexions sur le dessin et le dessinateur devraient te parler.

  4. Pingback: Emmanuel Lepage: Voyage chez un auteur en quête de sens (Interview 2/4) | Les Chroniques de l'invisible

  5. Cette BD n’a pas touché que Julie Maroh. Je crois qu’aujourd’hui encore elle restera une des BD m’ayant fait le plus d’effet ! J’aime ce qu’Emmanuel Lepage en dit. Je crois que si je recule autant la lecture de Un printemps à Tchernobyl c’est que je sais qu’il a l’art de m’atteindre en plein coeur !

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