20 ans ferme (La bd du Mercredi)

20-ans-ferme

Titre: 20 ans ferme
Scénariste: Sylvain Ricard
Dessinateur: Nicoby
Editeur: Futuropolis
Date de publication: Mars 2012

 

Sylvain Ricard était un auteur que je voulais aborder d’un peu plus près. J’avais vu passer son nom quelques fois, autour d’œuvres plutôt intéressantes, alors j’ai décidé de lire un peu de sa production, pour voir ce qu’il en était. Alors j’ai choisi cet album, parce que j’ai une certaine confiance en Futuropolis, et parce qu’une critique du système carcéral français, c’est plutôt quelque chose qui me parle en ce moment.

Milan s’est fait chopper par les flics. Il est accusé de braquage, il va prendre une bonne peine de prison. Son univers, désormais, ça va se limiter à une grande bâtisse pleine de grilles et de barreaux, la prison. Dommage pour sa petite-amie, dommage pour sa vie. Mais Milan sait pourquoi il est là, il ne se cherche pas d’excuse. Par contre, il n’accepte pas les conditions lamentables de vie en prison. Et ça va lui coûter très cher, d’ouvrir sa gueule plus que de raison.

Sylvain Ricard a écrit son scénario avec l’aide de l’Association Ban Public, qui a pour but de favoriser la communication sur les problématiques de l’incarcération et de la détention, d’aider à la réinsertion des personnes détenues. Il s’est basé sur des témoignages, pour écrire cette version romancée mais réaliste de la vie d’un prisonnier. A mon sens, cet album veut poser une question, à nous autres citoyens français: la Justice est-elle la Vengeance? Une prison, Ricard ne met pas en doute ce point, c’est une réponse possible d’un Etat pour punir les personnes qui ne respectent pas la Loi du dit Etat. La privation de Liberté est en soit une réponse qui peut s’accepter, suivant à quels manquements elle répond. Mais par contre, l’auteur met bien en avant que le système pénitentiaire français ne respecte pas l’essence de la Justice. La peine de Prison doit permettre à un condamné de faire le point sur ses actes et de s’amender. Une fois cette peine effectuée, l’individu est censé avoir payé sa dette à la société. Mais la prison nie tout cela. Pire, elle favorise au contraire la spirale de la délinquance en vous traitant de telle façon que votre seule alternative est de persévérer dans la voie dont elle aurait du à l’origine vous détourner. La prison devient une école du banditisme, où les petites peines apprennent ce qu’il faut faire pour monter de plus gros coups ou rencontrent les réseaux qui eux, sauront bien entendu les aider (pas pour leur bien) à leur sortie. La prison est un échec, sous la forme que nous lui connaissons. Mais pire encore, les droits de l’homme ne semblent plus avoir droit de Cité dans un tel univers. Ricard et Nicoby montrent bien les répressions violentes, les injustices sanglantes dont l’administration pénitentiaire se montre coupable.  Passages à tabac, privation des droits essentiels (comme celui de recevoir de la visite, en organisant sciemment l’impossibilité pour les prisonniers de passer au parloir), un prisonnier est moins qu’un homme.
Si la prison devait vraiment réhabiliter, alors les gardiens devraient aimer leurs prisonniers, au lieu de les détester comme trop semblent le faire. Quand on déteste, on opprime. Quand on crée l’injustice, on casse toute confiance. Et sans confiance, aucune réinsertion n’est possible. Vision béate? Non, je ne crois pas. C’est une vision qui s’en tient aux valeurs de notre Nation, les Droits de l’Homme et du Citoyen. La Justice ne doit pas être une vengeance. La vengeance ne permet aucune sortie par le haut. J’imagine certains déjà me questionner: Et les violeurs, les mecs qui ont tué des otages dans un braquage, ces gens là, il faudrait les aimer? Il faudrait bien les traiter? Ma réponse est simple, c’est celle que je sens dans cet album: Oui. On ne naît pas criminel ou délinquant, on le devient. Le crime on y entre de plein de façons, mais chaque condamné a une histoire, une explication à sa déviance. Parlons d’actualité. Jérôme Cahuzac et son argent planqué en Suisse… Pure responsabilité individuelle? C’est la faute de l’homme et puis c’est tout? C’est trop court. On ne dit rien, si l’on ne parle pas de la philosophie libérale des années 80 dans laquelle cette personne s’est construite. Dans la société de l’argent roi, tout faire pour conserver son argent devient une norme acceptable.  Cahuzac a dissimulé de l’argent parce que les Etats le permettent, parce que la lutte contre le blanchiment a moins de personnes engagées que le développement des paradis fiscaux. Oui, c’est de la politique. Oui, c’est de la psychologie. Mais si l’on veut réinsérer une personne, il faut en passer par ces méthodes là. Il n’y a pas de travail social efficace sans que l’on cherche à comprendre le matériau avec lequel on travaille, l’humain. Et chaque être humain est différent. Alors mettre à genoux un homme qui a volé parce que la société lui dit qu’il n’y a pas de bonheur sans posséder le plus de choses, celui qui a agressé parce qu’il vit dans un monde où la violence guide tous les rapports humains, quel est l’intérêt? A part donner envie à cette personne de se venger à son tour? La Vengeance n’a pas de fin. Elle se nourrit comme un serpent se mord la queue. C’est donc à la Justice de venir briser ce cercle vicieux, et à notre Société de proposer des réponses qui permettent cela. Je me moque de toutes les remarques qui disent qu’ils l’ont bien mérité, qu’un taulard ne va quand même pas se la couler douce tranquillement dans sa cellule. Ces remarques sont inaudibles, car est bien supérieure le fait qu’aucun individu ne mérite de subir trois touchers rectaux et fouilles au corps par jour, de dormir au milieu des effluves d’urine et d’excréments, de déféquer sous les regards de ses voisins de cellule, ou de se faire tabasser par des gardiens qui sont les deuxièmes victimes de ce système inefficace et maltraitant. La loi du Talion, ce n’est pas une loi respectueuse de l’humain. Mais assurément, elle est tellement simple à administrer… Mais tellement peu efficace, quand on corrèle développement de l’incarcération et hausse de la délinquance.

Toutes mes excuses à Nicoby, le dessinateur/ coloriste, dont le travail se retrouve limité à la portion congrue dans cette chronique. Son trait sombre, un peu grossier, convient bien à cet univers. C’est un excellent choix.
Alors certes, cet album n’est pas dénué de faiblesses, il professe beaucoup, rendant la lecture parfois un peu longue. Mais le témoignage qu’il apporte est d’une telle importance que je passe rapidement sur ces questions. C’est un album qui nous interroge: Nous avons mis fin à l’esclavage au nom des droits de l’homme. Nous refusons la torture au nom de ces mêmes droits. Alors pourquoi tolère-t-on un système qui fait perdurer tout ce contre quoi notre Nation s’est battue?

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9 réflexions sur “20 ans ferme (La bd du Mercredi)

  1. blogaelle 15/05/2013 18:47

    J’avais trouvé cette bd aussi intéressante sur ce milieu carcéral si particulier. Elle fait effectivement réfléchir.

  2. Syl. 15/05/2013 21:28

    Je ne te suis pas sur ce coup. C’est plus que noir ! La bd de Davodeau était vivifiante, celle-ci m’opresse. C’est certainement son but !

  3. Yaneck Chareyre 15/05/2013 21:31

    Tu as raison, en même temps Davodeau glorifiait des passions, et cet album dénonce des abus. Après, je pense que le principe reste semblable.

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