Un printemps à Tchernobyl (La BD du Mercredi)

Un-printemps-a-Tchernobyl

Titre: Un printemps à Tchernobyl
Auteur: Emmanuel Lepage
Editeur: Futuropolis
Date de publication: Octobre 2012

Et bien voilà, je l’ai prise, ma claque dans la figure. J’ai enfin pu lire le dernier Lepage, une expérience comme aucune autre. Peu à peu, cet auteur me semble devenir un incontournable de la bande dessinée. Voici un bd-reportage, le parcours de l’auteur dans son expérience réelle, une résidence artistique de 15 jours à Tchernobyl, à l’initiative d’une association de lutte contre le nucléaire. Deux semaines à l’autre bout de l’Europe, dans une région que tout le monde connaît mais que personne n’a jamais vu. Lepage ne sait pas trop pourquoi il y va, au début, alors même que sa famille trouve le projet fou et dangereux. Alors même que sa main se bloque et l’empêche de dessiner, ce qu’il est censé faire là-bas. Mais pourtant, il saute le pas et rejoint un petit village à 40 kilomètres de la zone interdite. A un jet de pierre du coeur du plus gros accident nucléaire de l’histoire de l’humanité.

Je le disais, cet album constitue pour moi une claque. Dans son intégralité, c’est un ouvrage brillant. Sur le fond comme sur la forme. Les deux sont presque indissociables.
Par quoi commencer? La tâche est rude, pour être fidèle à cet ouvrage. Certes, j’apprécie le reportage bd, j’ai été un des premiers fans de Rural, l’album de Davodeau qui a bien lancé les choses. Mais là, Emmanuel Lepage livre quelque chose d’encore plus fort. On l’oublie trop souvent car pour nous, Français, l’accident de Tchernobyl n’a eu que peu d’incidences (on nous a bien dit que le nuage radioactif n’était pas passé chez nous… Sauf que c’est un mensonge, merci Mr Madelin), mais cet évènement est sans doute une des pires choses qui soit arrivé à notre planète pendant le XXe siècle. Oui, la seconde guerre mondiale, le génocide des juifs, c’est atroces, le fan de Maus que je suis ne vous dira pas le contraire. Mais dans cent ans, les plaies se seront refermées. Ce sera de l’histoire ancienne, comme le massacre des indiens d’Amérique. Les acteurs auront tous disparus, plusieurs générations auront passé… Mais Tchernobyl, elle, est là pour des milliers d’année. Notre planète, marquée à jamais par la défaillance technique de l’homme. Parce qu’il n’a pas su maîtriser ce monstre dangereux qu’est l’énergie atomique. Fiable, sans nul doute, efficace, sûrement. Mais qui ne donne droit à aucune erreur. Et l’infaillibilité n’existe pas chez l’homme. Il y aura erreur. Comme il y a eu à Tchernobyl. Résultat, une région dévastée, contaminée, qui continue trente ans après de faire des victimes. Comme dit Lepage, l’homme s’est chassé lui-même de cette terre. Et il ne pourra pas réellement la réoccuper. Certes, des habitants sont revenus dans la « zone », ils y vivent. Ils y survivent. Et ils y meurent.
Cette dernière assertion pourrait être contestée par l’auteur, il développe d’ailleurs ce point de vue dans l’album. Lui qui venait dessiner une catastrophe planétaire, un no man’s land, s’est retrouvé devant une végétation luxuriante et magnifique. Il venait dessiner la mort, il a trouvé la vie. La vie, sans nous, humains. Avec juste nos vestiges. D’une certaine façon, Tchernobyl est une parcelle de monde post-apocalyptique tel que les auteurs de science-fiction en imaginent régulièrement. Les scènes de cimetière technologique sont effarantes. Nos traces demeurent, on ne peut les sortir de là, faut d’endroit où stocker tous ces objets radioactifs. Faute de pouvoir les nettoyer. Un monde s’est arrêté le jour de l’accident et reste là sans qu’on ne puisse y toucher. C’est impressionnant. Et cela fait peur. Voilà ce que nous, humains, nous sommes capables de faire à notre environnement vital. Quelle espèce peut s’enorgueillir d’un tel ouvrage? Alors certes, la vie continue dans cette région, des loups repeuplent peu à peu la zone, la végétation se développe. Mais nous, nous ne pouvons plus y vivre. Nous avons scié la branche sur laquelle nous sommes assis. Et peut-être scions-nous toujours.
J’arrête là pour ce qui est du fond proposé par Emmanuel Lepaga. Il y aurait des pages et des pages à écrire sur le reportage qu’il nous ramène. Parlons plutôt du dessin. Sublime, une fois de plus. Si vous aviez aimé les partis pris graphiques du Voyages aux iles de la désolation, vous serez séduits à nouveau. D’abord, l’auteur mélange à la fois des scènes qu’on imagine remises en image à posteriori, de la bande dessinée classique pourrait-on dire, à des croquis, des peintures, des pastels qu’il a pu réaliser sur le terrain. Dans un mélange harmonieux où chacun vient appuyer l’autre et le renforcer. Et puis il y a ses choix de mise en couleur. Très souvent, on est sur le noir et blanc, voir sur le très noir lorsqu’ils s’agit de l’usine elle-même. Avec des pointes de rouges. L’inquiétude transparaît. Et puis vient la couleur. Les couleurs vives, tendres, celles que l’auteur surprend et se surprend à trouver. Il penser dessiner des arbres squelettes, le voici en train de nous dessiner un printemps bucolique. En plein milieu de la zone radioactive. Et c’est l’objet d’une interrogation chez lui. on l’envoyait dessiner une catastrophe, et ce n’est pas ce qu’il trouve. Pas totalement. L’objectivité s’illustre.

Voilà. Voilà un peu de ce que l’on peut dire au sujet de cet album. Il y aurait sans doute encore plus, mais il faut bien s’arrêter. Je ne prétendrai pas à livrer une explication de l’œuvre entière. Maintenant, il me reste une chose à faire, noter. Principe ancien, sur ce blog, mettre une note sur 20. Traduire de manière parfaitement synthétique une impression globale. Prendre le cliché qui définira ici cet album. Je vais monter haut. Très haut. Je repense à la meilleur note de l’année 2012, le 19 de Daytripper. Un ouvrage universel, mais traitant d’un homme ancestral, la mort. Là, on est au delà. On est dans la nouveauté, dans l’originalité. J’ai Maus en ligne de mire. LA grande œuvre pour moi dans la bd. Et je me dis que cet album là n’en n’est pas loin. Il trait de nos travers, des blessures que l’on se fait à notre race, l’humanité, et à notre planète. Et la perfection n’existant pas…

 

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22 réflexions sur “Un printemps à Tchernobyl (La BD du Mercredi)

  1. Noukette 27/02/2013 14:33

    Tu ravives mon envie de lire cette merveille ! J’avais tellement aimé Voyage aux îles de la désolation…! Sacré note, je m’incline !!

  2. David (iddbd) 27/02/2013 18:29

    Je te trouve un peu gentil avec la question du nucléaire Lunch. Pour ma part, je n’y vois qu’un jeu de roulette russe (ou ukrainienne dans ce cas présent). J’entends par là que depuis, 60 ans (en
    gros) on joue avec l’avenir de l’humanité en bidouillant avec cette energie que l’on maîtrise finalement assez mal. Quand on sait qu’un déchet nucléaire met 100 000 ans à devenir inoffensif… il
    y a de quoi se poser la question de la validité de nos choix industriels. Ce livre a le mérite de poser indirectement la question.

    Je viens de chroniquer le film Into Eternity de Michael Madsen qui évoque le sujet et je suis flippé face aux solutions qu’on nous propose.

    Sinon, Yaneck, je ne suis pas aussi enthousiate que toi mais j’ai également beaucoup apprécié ce livre. Lepage se classe vraiment à la frontière entre BD grand public et BD d’auteurs. Pour moi,
    un des albums de l’année !

  3. Yaneck Chareyre 27/02/2013 23:19

    A ce niveau là de qualité, les points en plus, c’est au ressenti, pas de soucis.

    Tu as raison dans la façon dont tu décris Lepage, je m’y retrouve bien. Et c’est pour ça que ses oeuvres ont du succès. Exigeantes mais accessibles, la combinaison parfaite.

    Content de te lire ici, en tous cas, David. ^^

  4. Lunch 27/02/2013 21:18

    Je sais pas si on peut considérer que je suis « gentil » mais je reconnais en revanche que le nucléaire me fait flipper. Quand je dis que je pense qu’il y aura d’autres Tchernobyl je le pense
    vraiment… et quand on connaît le parc français (le 2ème plus important au monde derrière les USA et le 1er en terme de densité) ça fait carrément peur ! Je suis pas serein de savoir qu’il y a
    autant de centrales en France, sachant qu’on ne sait pas quoi faire des déchets radioactifs, que les centrales sont vieillissantes, tout ça…

  5. Yaneck Chareyre 27/02/2013 23:20

    Moi j’ai grandi au milieu des centrales nucléaires, ça va sans soucis. A part peut-être ce tentacule, dans le dos… ^^

  6. David (iddbd) 27/02/2013 21:44

    Ouais, Lunch, en relisant, je me dis que je suis passé un peu à côté du sens de ton commentaire, désolé 🙂

    Ce qui me rassure, c’est que si l’apocalypse Zombi type Walking Dead arrive chez nous, au moins on mourra avant par la fission d’un réacteur. Je sais pas si c’est plus propre mais je préfére la
    viande cuite personnellement…

  7. Anne 27/02/2013 21:54

    Très envie de découvrir cette BD et de lire aussi La nuit tombée, d’Antoine Choplin, un autre retour à Tchernobyl.

  8. Kikine 27/02/2013 22:19

    Je m’attends à vivre la même claque, comme toi, que « Voyage aux île de la désolation » que je viens de finir !

  9. Mango 28/02/2013 06:32

    Très envie de lire cette BD, naturellement: une vraie belle surprise, j’ai l’impression, qui a en plus le don de susciter de très intéressantes discussions.

  10. Yaneck Chareyre 28/02/2013 11:02

    Oui, et c’est sans doute ce que je préfère dans la bd… Quand elle nous fait nous enflammer, réfléchir….

  11. lasardine 03/03/2013 19:02

    elle m’attend depuis Noël, offerte par une amie… ce n’est pas l’envie qui me manque de me jeter dessus, mais j’attends d’avoir le temps de la savourer complètement… dans les jours qui
    viennent!

  12. Pingback: Emmanuel Lepage: Voyage chez un auteur en quête de sens (Interview 1/4) | Les Chroniques de l'invisible

  13. Pingback: Un printemps à Tchernobyl | Thé, lectures et macarons

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