Saison Brune (La BD du Mercredi)

Saison-Brune

Titre: Saison Brune
Auteur: Philippe Squarzoni
Editeur: Delcourt
Date de publication: Mars 2012

 

Imposant pavé de 400 pages, cela faisait un moment que je regardais en biais Saison Brune. Je savais que le fond me conviendrait, mais je restais sur le sentiment d’une certaine aridité dans le dessin de Philippe Squarzoni, qui me rebutait quelque peu. Mais voilà, je me suis lancé, comme on lit un roman ou un documentaire. En prévoyant une longue plage de tranquillité.

Alors qu’il est en train de réaliser Dol, l’album qu’il consacre au bilan des politiques libérales de l’ère Chirac, Philippe Squarzoni réalise qu’il n’est pas du tout au fait des enjeux écologiques. Il peut mettre en avant les failles du Président de la République, mais il est incapable d’argumenter en profondeur. Et cela le dérange. Il commence donc à se documenter et ce qu’il lit lui donne des sueurs froides. Il a le sentiment que nous fonçons dans le mur en klaxonnant gaiement, face au réchauffement climatique. Petit à petit, lui vient l’idée d’en faire un livre en particulier. Pour cela, il rencontre de nombreux spécialistes, réalise un véritable reportage, qu’il nous livre dans les pages de Saison Brune.

Impressionnant travail de la part de Philippe Squarzoni, mais qui n’a rien de surprenant au vu du reste de sa production. Il nous livre un reportage didactique, reposant sur les témoignages de personnes faisant référence, clair mais aussi terrifiant. Un ouvrage politique, qui met clairement en avant qu’aujourd’hui l’idéologie qui sous-tend la Droite politique en Europe, le libéralisme économique, l’individualisme à tout prix, ne peut nous mener qu’à la destruction de notre écosystème. Il me semble marcher sur les pas d’une théorie que je connais mal, celle de la décroissance. Squarzoni, qui se met en scène, explique ne pas en être un fin connaisseur, pourtant, soutenir ce choix politique me semble le choix le plus logique après la lecture de cet album.
Quarzoni met en avant le fait que nous consommons trop de ressources, consommation dont les déchets sont bien trop nocifs pour notre atmosphère, ce qui conduit au réchauffement climatique (je vous la fait très courte). Ainsi donc, ce que mettent en avant les différents spécialistes interviewés pour l’occasion, c’est que le baisse de la consommation est le SEUL levier d’action pertinent et gage de résultats pour lutter contre le réchauffement climatique. Les autres moyens présentés n’étant pas assez efficace. Or, notre société est entièrement construite autour de l’idée de consommer plus (la fameuse « croissance » après laquelle courent les dirigeants politiques français), sur l’accumulation de toujours plus. Mais notre planète est finie, nous ne créons rien ex-nihilo, et un tel comportement revient à presser une orange pour en tirer le jus. Quand le fruit a tout donné, ce qui reste n’est pas en bel état. Il faut donc un changement de société majeur pour espérer pouvoir échapper aux conséquences les plus néfastes et les plus définitives du réchauffement climatique. Imaginez que les USA consomment tellement de ressources qu’il faudrait six planètes Terre pour nourrir ou équiper la planète entière avec un tel comportement. On fonce droit dans le mur, en appuyant sur l’accélérateur et en klaxonnant à tout va. Il nous reste moins de 100 ans de réserves de pétrole. Une fois ce délai passé, plus de carburants, mais plus de plastiques non plus, puisqu’ils sont dérivés du pétrole. Or, rien ne prouve qu’un siècle suffirait à se passer de cette matière première intégralement. Mais surtout, il faut bien imaginer que les conséquences néfastes se feront sentir avant la fin des réserves. Car qui dit moins de production, dit des prix qui flambent, et moins de personne pour en acheter. Et comme toute la planète est dépendante de l’or noir, les pays producteurs seront toujours riches, mais les autres de plus en plus pauvres, et de plus en plus désireux de prendre par la force ce qu’on leur refuse par le marché. La guerre en Irak, ça ne sera plus un cas isolé.
Ce que j’apprécie chez Squarzoni, c’est qu’il n’y croit pas. Pardon, il ne croit pas en nos chances de changer avant le moment fatidique. Car comme il le dit lui-même, le réchauffement climatique ne tombe pas brusquement. C’est un processus lent, insidieux, que l’on ne perçoit pas toujours. En vrai, la France souffre peu de ces hausses de températures. Il n’y a pas d’évènement majeur qui puisse permettre de fédérer les populations CONTRE cette menace. L’individualisme de notre société globale poussera chaque pays à regarder son propre bien-être et à délaisser ceux qui souffrent. D’autant plus que ce seront les pays les plus pauvres qui en souffriront les premiers et le plus. Ceux du sud, ceux des régions désertiques. L’auteur ne prévoit pas de fin heureuse, ce qui est malheureusement la vision la plus logique à adopter.

J’espère vous avoir démontré que Philippe Squarzoni est un incroyable pédagogue. Son dessin est adapté à une telle vision. Simple mais précis, son trait restitue la vérité brute. Sa mise en scène mêle dessins, documents, croquis, il fait feu de tout bois pour nous informer, pour nous instruire. L’album se lit bien, même s’il copie un peu trop la forme du reportage télévisuel. Il me semble que cette forme n’exploite pas assez le potentiel de la bande dessinée, potentiel largement mis en valeur par un Joe Sacco ou un Etienne Davodeau dans le même genre. Le reportage peut aussi laisser place à plus de mise en scène. Dessiner des gars qui parlent assis à une table, ce n’est pas ce qu’on peut trouver de plus frappant dans la bande dessinée.

Cette réserve mise à part, il est évident que Saison Brune est un ouvrage indispensable, car intéressant et didactique, qui essaye de nous prévenir de cette menace insidieuse contre laquelle nous refusons de nous battre. Il m’a donné envie de m’intéresser à la décroissance. Cesser d’accumuler des biens, miser sur leur longévité, lutter contre l’obsolescence programmée… Et surtout, je n’oublie pas que ce n’est pas en tournant un robinet pendant qu’on se lave les dents, qu’on sauvera la planète. C’est comme vouloir arrêter une fusée sur le pas de tir avec un élastique pour seul outil.

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13 réflexions sur “Saison Brune (La BD du Mercredi)

  1. Catherine 21/11/2012 14:52

    Tiens, tu devrais présenter cette lecture dans le challenge de Philippe : Lire sous la contrainte (pas d’obligation de participer à chaque fois).

    Pour la session du 19 novembre au 23 décembre, la contrainte est : Saisons, mois. http://phildes.canalblog.com/archives/2012/11/19/25599857.html Et donc cette Saison brune
    entre pile dedans, et ça t’attirerait sûrement quelques lecteurs .

    Quant à moi, je cherche un titre avec une saison ou un mois !

    Bonne journée.

  2. Mango 21/11/2012 17:41

    J’ai eu cette BD entre les mains et ne l’ai pas choisie l’ayant trouvée trop aride et puis le didactisme … surtout en BD … je ne me sens pas prête!

  3. Yaneck Chareyre 21/11/2012 21:31

    Comme je le disais à Noukette, moi aussi au départ j’ai eu du mal avec cet auteur. Mais pour qui parvient à s’accrocher, ça vaut le coup. A chacun de prendre son temps ^^

  4. Yaneck Chareyre 21/11/2012 21:29

    Tout à fait, cette note a été bien réfléchie. Mais je comprends ta réticence, moi-même, je n’avais pas réussi à lire Garduno- en temps de paix, un de ses précédents ouvrages, que je trouvais un
    peu sec à lire. Mais si on s’accroche sur celui-ci, je pense que l’on peut y apprendre beaucoup.

  5. Yaneck Chareyre 21/11/2012 21:26

    Je me doutais que ça te plairait. ^^

    Bon sang, maintenant, je veux me renseigner sur la décroissance, alors qu’avant cet album je les prenais pour de doux dingues…

  6. jeneen 22/11/2012 14:39

    ben voilà, tu le dis, pour l’instant, ça me parait « doux dingue » ! mais le thème me plait et je me laisserai tenter par ton 19 et ton billet très précis. cela dit, je suis toujours très méfiante
    vis-à-vis de tous ces ouvrages « didactiques », souvent culpabilisants, alors que les raisons et conséquences sont si complexes (c »est mon côté scientifique sans doute…) je note en tout cas (et en effet, participer à la seesion « saison » chez Philippe D. te ferait connaitre…)

  7. Yaneck Chareyre 22/11/2012 15:21

    Je vais tenter la participation, alors ^^

    L’auteur interview des scientifiques qui ont l’air plus que sérieux. Donc je pense que ton côté scientifique devrait être satisfait. Ou en tous cas stimulé ^^

  8. PG Luneau 09/12/2012 05:55

    Intéressant, bien que très pessimiste, tout ça!! Toutefois, réchauffement climatique, simplicité volontaire, décroissance… tout ça me semble assez évident, presque trop! J’ai l’impression que
    je lirais, pendant 400 pages, les mêmes infos avec lesquelles les médias nous bombardent depuis des années… Vu la grosseur du volume, et bien que le sujet en soit non seulement très intéressant
    mais primordial, je crois bien que je vais passer!

  9. Yaneck Chareyre 09/12/2012 11:32

    Ce n’est pas pessimiste, c’est réaliste. Notre Terre est finie. Les ressources sont limitées, et celles en énergies ont déjà été largement consommées. Il ne reste guère plus de 50 ans de pétrole
    à notre rythme actuel. On fait quoi après qu’on ait tout consommé? Quand on dit adieu au bitume, au plastique, à l’essence? On fait quoi pour anticiper ça?

    Et non, justement, ce n’est pas un sujet si détaillé que ça dans les médias, ne serait-ce que parce que les climato-sceptiques ont largement leur place là dedans. Disons plutôt que ce bouquin est
    l’équivalent bd d' »Une vérité qui dérange », le film d’Al Gore. Et y’a besoin que ces questions soient plus débattues avant qu’on ne soit vraiment dans la mouise.

    Le scénario catastrophe, ce n’est malheureusement pas de la SF.

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