Jolies ténèbres (Mardi chronique)

jolies-tenebresTitre: Jolies ténèbres
Scénaristes: Marie Pommepuy, Fabien Vehlman
Dessinateur: Kerascoët
Editeur: Dupuis

Comme il est facile de se faire prendre au piège de cet album. Du titre, on retient le mot « jolies », surtout quand on voit le visage apaisé, et le petit personnage gracieux. Lorsque l’on feuillette rapidement l’ouvrage, on voit des petits personnages mignons, tracés dans un style très enfantin.
Et puis on commence sa lecture, et on voit de suite qu’on a oublié le mot « ténèbres » de la couverture. Et c’est parti pour une plongée dans un univers graphiquement très joli, mais psychologiquement très ténébreux.

Un corps de petite fille. Elle est étendue sur le sol, son cartable à ses côté, morte. La pluie battante frappe son corps. Et de sa tête, sortent tout un tas de petits personnages. Dont Aurore, une petite fille, elle aussi, courageuse et désireuse d’aider ses compagnons à avancer. Mais ses compagnons recèlent une violence en eux qu’elle ne soupçonnait pas.

Dur, très dur, cet album. On hésite longtemps entre le mauvais goût et l’exercice de style bien mené, et après deux lectures, je garderai ce dernier avis.
Qui sont ces petits personnages, difficile à dire. Moi, je les vois comme les différentes facettes de l’esprit de la petite fille morte, qui s’échapperaient d’elle pour mener leur propre vie. Mais qui sait, ce sont peut-être simplement ses rêves, ou les fruits de son imagination. Je garderai le côté psychologique, pour ma part. Et j’ai donc la sensation que les scénaristes nous renvoient en pleine figure toute la violence de l’enfance, sans passer par le filtre du « il est petit, c’est mignon un petit enfant ». Juste la cruauté pure dont sont capables les enfants, leurs envies dominatrices, leur égoïsme. Mais aussi, reconnaissons le, leur altruisme, leur gentillesse et leur besoin d’affection. Leur envie d’indépendance aussi, leur envie de grandir. Il me semble qu’il y a tout cela, dans ces personnages. Pour la quasi totalité, ils finissent mal, la cruauté l’emportant largement sur la gentillesse. Jusqu’au bout de l’album? Je vous laisse le découvrir par vous-même. Relisez les contes pour enfant, avec les ogres et les enfants abandonnés, en enlevant le filtre « bon enfant », et vous serez dans la même veine.
Des morts, il y en a tout plein. Accrochez vous pour la principale, celle de la petite fille. On ne la voit pas, mais on assiste à la putréfaction de son corps, et je peux vous garantir que les auteurs ne reculent devant rien pour choquer. Les morts des petits personnages nous rappellent celles de Kenny dans South Park, sauf que là n’attendez aucun humour. Les morts sont injustes, et toujours causées par les mauvais sentiments des autres.
La conclusion est intéressante, au sens où elle n’est pas manichéenne. Je n’en dis vraiment pas plus, pour ne pas vous gâcher le plaisir de la découverte, mais les auteurs restent à la hauteur de bout en bout.

C’est donc un album qu’il m’a fallu lire, et relire, pour bien appréhender. Et en fait, je trouve cela assez positif pour un album de bande dessinée, cela montre bien que l’on peut réaliser des œuvres complexes par l’entremise de cet art là.
Et dire que Jolies Ténèbres était en compétition pour le prix du meilleur album à Angoulême, et qu’on lui a préférée un album d’humour basique qui n’apporte rien. Vraiment, c’est une sacré déception.

 

17 réflexions sur “Jolies ténèbres (Mardi chronique)

  1. Yaneck Chareyre 24/02/2010 17:53

    Mais derrière le gore, je suis certain qu’il y a un message… Moi c’est ça qui m’a vraiment plu.

  2. Yaneck Chareyre 24/02/2010 23:03

    Le dessin intérieur est un brin différent. Et du titre, il faut plus retenir Ténèbres que Jolies ^^

  3. Lunch 24/02/2010 23:25

    Je suis pas d’accord, parce que le dessin il est justement tout mignon, l’apparence est jolie, c’est le contenu les ténèbres 🙂

  4. AneverBeen 25/02/2010 06:56

    Une critique qui donne envie d’aller à la rencontre de cet album qui nous est déjà attrayant par son titre mais également sa couverture !
    « Jolies ténèbres ; une couverture quasi monochrome, froide…
    A prendre en note, au coin de la tête… =)

    Voici mes (2) notes de ce mois-ci et pour le prochain Top BD :
    – Mon blog est un coeur qui bat : 0.75 (Dure la note mais je fus réellement déçue, et me suis ennuyée ; une BD qui sera loin de faire partie du TOP BD)
    – Le roi catastrophe : (en revanche, ici, on frôle l’excellence) : 4.75 ! ^^ A défaut d’un trop excellent 5 !

    A une occasion prochaine Yaneck, et que mes excuses soient acceptées pour de retard (faute de temps !).

  5. Yaneck Chareyre 25/02/2010 08:56

    Merci à toi. Et rassures toi, même si je suis un peu « pousse au cul », ça ne serai pas grave si je ne recevais pas certaines notes à temps. Ca reste un loisir ^^

    Et pour ce qui est de l’album, à mon sens, il est à lire, vraiment. Qu’il te plaise ou t’énerve profondément, je pense que tu en tireras toujours quelque chose.

  6. AneverBeen 25/02/2010 15:34

    Bien.
    Je ferais alors de mon mieux pour mettre la main sur cette fameuse BD et y poser les yeux pour ensuite me régaler de son contenu !

    J’ai pu réaliser un autre billet relatif à une BD ; je pense à te faire part, Yaneck, de cette note nouvelle :
    SODA ; T1 : Un ange trépasse : 2.75 (cette BD nous a plus mais ayant connu mieux précédemment (je pense au Roi catastrophe), la note s’en fait ressentir).

    De nouveau, à une occasion prochaine et de bonnes après-midi et soirée à Yaneck.

  7. benjamin 26/02/2010 12:55

    Pfffff… le cas Jolies ténèbres est complexe.
    1- l’emballage est parfait, une couverture sobre, efficace, intriguante, jolie et ténébreuse.
    2- Le dessin du duo Kerascoët est parfait, synthèse entre un dessin « à la Sfar » et une douceur approchant Julien Neel je trouve. Grande sensibilité, couleurs somptueuses. Une vraie réussite
    graphique.
    3- l’histoire : pour moi, c’est là où cela coince. Je ne peux me détacher de la morbidité et du glauque de cet album.
    Oui, Yanneck, je sais que tu vas me parler du message sur la « cruauté de l’enfance » mais honnêtement, as-t-on besoin de toute cette morbidité pour parler de cela ?

    Pour moi, cet album est dérangeant (ce qui est une qualité dans la mesure où il apporte le débat) mais le côté sombre est trop prédominant pour que le message (qui est tout de même plutôt mince)
    porte ses fruits.

    Donc au final un « oui mais non » avec un non prédominant ^^

  8. Yaneck Chareyre 26/02/2010 13:56

    C’est pour moi clairement un autre regard sur la cruauté enfantine. « l’héroïne » qui crève les yeux de la souris, ces personnages persécutés, ostracisés, c’est une version outrancière de la cruauté
    du monde de l’enfance.
    Je dirai que le glaucque et plutôt bien utilisé, mais il y a un élément sur lequel je veux bien discuter, c’est le corps en putréfaction de la gamine. Je reconnais que dans le récit, je ne vois pas
    ce que cela apporte, en dehors de la touche morbide.

    Et en même temps, les cinéphiles reconnaissent que l’oeuvre de Roméro, entièrement consacrée aux zombies (et je ne connais pas l’oeuvre de Roméro), recèle sous la crasse, la violence et le sang,
    une critique de la société moderne, assez réfléchie.
    Je pense qu’il faut placer Jolies Ténèbres dans cette veine là. Oui, en soit ce ne sont pas des outils indispensables, que le glaucque et le morbide. Mais ils demeurent des outils utilisables.

  9. benjamin 26/02/2010 14:51

    Je dois avouer que je en comprend pas tellement l’analogie avec Romero.

    Dans ma petite démonstration qui suit, je ne parlerais que du premier film de Romero car c’est le seul que j’ai réellement étudié.

    Son premier film est écrit et réalisé en 68, on est alors dans un pays où la ségrégation raciale est prédominante et où les affrontements raciaux sont un problème majeur qui occupent une grande
    place dans le quotidien américain.

    Là dessus, Romero donne la vedette de son film à un black qui sera le dernier survivant mais également victime des militaires.

    La question du racisme et de la ségrégation est réellement centrale.
    On est quand même dans une période où la liberté de parole n’est pas ce qu’elle est actuellement, les choix de Romero sont totalement politique et subversif. Contextuellement.

    La comparaison avec Jolies Ténèbres est à mon sens plutôt capilo-tracté. En dehors d’un contexte horrifique, il n’y a pour moi aucun rapport entre les deux, que ce soit au niveau du contenu, du
    propos ou de la méthode.
    Jolies Ténèbres se contentent d’évoquer un sujet (la cruauté enfantine) sans apporter quoi que ce soit de neuf, si ce n’est, peut-être, sur la forme très crue de la démonstration.

    Alors autant la terreur est utilisé par Romero pour faire passer un message qui ne passerait sûrement pas au vu du contexte socio-politique de l’époque. Autant, Jolies Ténèbres utilisent une
    morbidité excessive pour enfoncer une porte ouverte… On a tous arraché les ailes d’une mouche ou les pattes d’un titilonguepatte (aussi appelé scientifiquement : cousin) étant gamin.

  10. Yaneck Chareyre 26/02/2010 15:53

    Ben si tu la comprends, puisque tu parvient à la discuter, mon analogie. ^^

    Et je l’utilisais pour justifier l’emploi du crade et du glaucque. Ce n’est pas parce que Vehlman a choisi un thème moins « grand » que Romero, que la comparaison ne reste pas valable.
    Et je te dirai qu’au contraire, montrer la cruauté de l’enfance, ce n’est pas enfoncer une porte ouverte. Nous sommes dans une période où l’enfant est sacralisé comme l’ultime symbole de pureté,
    qui ne saurait mentir ou être malhonnête. On commence à sortir un peu de ça, suite à Outreau, notamment, mais en soit, le choix de Vehlman n’est pas si simple dans la période actuelle.

  11. benjamin 26/02/2010 18:45

    Argh, espèce de vil pinailleur !!
    Donc oui je comprend l’analogie mais ne la trouve pas approprié ^^

    Je ne hierarchise pas les thématiques, je trouve simplement que les enjeux ne sont pas les mêmes.

    Oui, je suis d’accord avec toi, évoquer ainsi la cruauté enfantine va à l’encontre de l’enfant roi sacralisé, schéma très répandu mais tout de même, très souvent remis en cause.

    C’est un sujet d’éducation effectivement important mais actuellement, on n’a pas de KKK, de gens qui se font tuer pour avoir exprimer des idées contre la sacralisation excessive de l’enfant… Sans
    mettre de hiérarchie entre les deux, il y a tout de même une différence fondamentale au niveau du contexte.

    En revanche, je pense deviner ce que tu me répondras, c’est à dire que tu vas me dire : « oui mais cette BD à le mérite de parler d’un sujet plutôt profond d’une manière qu’on qualifiera d’originale
    et qui sort des sentiers battus et que c’est plutôt pas mal par rapport à la moyenne de la production insipide de la BD actuelle ». Et si tu me dis tout ça, et bien je serais d’accord avec toi.

  12. lasardine 17/07/2013 14:24

    j’aime beaucoup ton analyse!

    effectivement nous avons compris à peu près les même choses!

    nous n’aurons pas toutes les réponses, et c’est tant mieux, après tout! pusieurs interprétations possibles, un débat possible aussi, mais une seule constatation: c’est une réussite!

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